Pour dénoncer les conditions de vie précaires et insalubres des talibés, les enfants des écoles coraniques de la capitale sénégalaise, un jeune ingénieur en informatique a créé "Cross Dakar City ", un
jeu téléchargeable sur mobile et tablette dans lequel le héros, le petit Mamadou, doit faire face aux dangers de la circulation.

Les talibés sont des enfants confiés par leurs parents à un marabout gérant une daara, une école coranique, pour y apprendre le livre saint de l’islam. Or, ces écoles sont devenues de vraies entreprises de mendicité : les enfants, dès 5 ans, sont contraints d’aller mendier plusieurs heures par jour au milieu du trafic très dense de Dakar, où ils risquent de se faire faucher. Victimes de violences en tout genre, ils vivent dans des conditions terribles : logés en surnombre, ils n’ont bien souvent accès ni à l’eau ni à l’électricité et sont mal nourris. En 2013, le premier numéro de la Ligne Directe des Observateurs témoignait de cette situation qui concernait, selon un rapport de Human Rights Watch en 2010, environ 50 000 enfants au Sénégal et 30 000 rien que pour Dakar et sa région, répartis dans plusieurs milliers d’écoles.

Cette situation a trop duré pour Oussemou Khadim Beye, 32 ans, qui a voulu sensibiliser en développant son jeu. "Cross Dakar City" se déroule sur 16 niveaux, au cours desquels Mamadou doit se faufiler entre les voitures dans un décor inspiré de Dakar (taxis locaux, petit train bleu, pirogues, Lac Rose), glanant ici et là des "vies "et des bonus d’invincibilité, pour finalement arriver au bout de sa quête et retrouver ses parents.

Extrait d'un niveau du jeu "Cross Dakar City".

"Plusieurs utilisateurs m’ont dit avoir pris connaissance du problème des talibés grâce au jeu"

J’ai toujours voulu développer mon propre jeu vidéo, et j’ai fini par me lancer dans "Cross Dakar City" avec l’envie de sensibiliser à une thématique qui m’interpelle à Dakar : j’ai 32 ans et depuis que je suis né, le problème des talibés n’a pas changé, ils sont toujours dans la rue, dépendant d’écoles coranique qui les exploitent. Si on leur donne l’aumône, ils la ramènent à leur école, qui les renvoie ensuite dans la rue, ça ne sert donc à rien. Je me suis dit que j’allais utiliser mes compétences pour sensibiliser à ma façon.

Les talibés sont exposés à plusieurs dangers, notamment quand ils déambulent au milieu de la circulation dense de Dakar. Il arrive régulièrement qu’un talibé se fasse faucher par une voiture. À la fin du jeu, le petit Mamadou retrouve ses parents, c’est un moyen de rappeler que ces enfants sont livrés à eux-mêmes et que certains aimeraient retrouver leur famille. Ceci dit, en réalité, cela n’arrive presque pas : la plupart des talibés ont été envoyés à l’école coranique par des parents qui ne voulaient ou ne pouvaient pas s’en occuper et ne veulent plus les revoir.

Environ 20 % des téléchargements du jeu se font à l’étranger et j’ai eu des retours de plusieurs utilisateurs qui m’ont dit avoir pris connaissance du problème grâce au jeu. Dans la description, j’ai mis un lien vers la fiche Wikipedia relative aux talibés. Même au Sénégal, je pense que ça joue un rôle : les talibés sont devenus un problème tellement courant que ça n’interpelle plus grand monde. Par ailleurs, j’ai passé un accord avec l’association Écoles au Sénégal, qui fait des dons aux talibés, afin que nous relayions mutuellement nos initiatives sur les réseaux sociaux. Ils utilisent également mon jeu pour sensibiliser les talibés au danger de la circulation. J’ai tout réalisé avec mes moyens et sur mon temps libre, et je compte continuer et développer une version en 3D.

Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier , Journalist