Homosexualité et pratique religieuse rigoriste font rarement bon ménage, et c’est le cas en Israël pour les gays et lesbiennes juifs orthodoxes. Pour montrer que les deux peuvent être compatibles, deux associations ont lancé la campagne en ligne "Nos Visages" : des photos d’hommes et de femmes homosexuels, fervents pratiquants, qui racontent leur histoire sur Facebook.

La campagne a été initiée par Bat Kol , association de lesbiennes pratiquantes et Havruta, son pendant pour les hommes homosexuels pratiquants, et est visible sur leurs pages Facebook respectives. Au total, 44 personnes ont accepté d’afficher leur photo, révélant, pour nombre d'entre eux, leur homosexualité en public. Leur portrait mentionnent leur nom, leur parcours éducatif (souvent dans des écoles religieuses) ainsi que leur statut marital. Ces mentions précèdent un texte dans lequel chacun raconte comment il a su faire accepter son orientation sexuelle à sa famille orthodoxe. Les portraits sont accompagnés d’une déclaration conjointe des deux associations : "il y a quelqu’un à qui s’adresser. Vous avez des amis qui sont comme vous. Nous, gays et lesbiennes, qui avons grandi dans des foyers orthodoxes, connaissons le sentiment de solitude, d’aliénation, de suffocation. Nous connaissons la période de découverte et de prise de conscience, peu à peu, que nous sommes différents des autres "est-il notamment écrit.

Yehudit, une des participantes de la campagne "Nos visages".

Si l’homosexualité est de mieux en mieux acceptée en Israël, le pays reste marqué par les paradoxes. Le mariage homosexuel est légal depuis 2007 et la gestation pour autrui depuis 2014. Mais lors de la dernière gay pride de Jérusalem, un extrémiste juif a poignardé six participants. Une adolescente avait succombé à ses blessures. L’agresseur venait de purger une peine de prison pour avoir blessé trois participants de la même manière lors de la même manifestation dix ans plus tôt. En 2009, deux personés ont été tuées par balles au centre gay et lesbien de Tel-Aviv.

"Nous voulons donner l’espoir d’une vie meilleure aux homosexuels pratiquants qui sont rejetés par leur famille"

Daniel Jonas est le président de Havruta.

L’idée de cette campagne part du principe que pour nous, les gens changent plus facilement d’avis sur les homosexuels lorsqu’ils les voient et les identifient. Si vous entendez juste parler des homosexuels autour de vous ou à travers les médias, votre vision sera plus fermée que si vous connaissez quelqu’un, un ami, un voisin, un enseignant et apprenez qu’il ou elle est gay ou lesbienne.

Mais il s’agit aussi de montrer qu’il y a des homosexuels partout, y compris dans les communautés et les familles religieuses. Les 44 hommes et femmes qui se sont portés volontaires viennent de tout le pays, ont des origines différentes, ont fréquenté des écoles différentes, mais tous partagent le fait d’être pratiquants, croyants, et homosexuels. Et pourtant, nous sommes tous issus de familles qu’on pourrait qualifier "d’orthodoxes "modernes. Il ne s’agit pas de familles ultra-orthodoxes - dans ce type de pratique de la religion, cela reste encore trop compliqué de révéler son homosexualité.

"Le soir du jour sacré de  Simchat Thorah, alors que nous venions de finir de dîner, j'ai dit à mes parents : "j'ai un petit ami !". Mon cœur battait fort (...) mais je ne pouvais plus continuer à mentir. Quelques minutes plus tard (...) mon père nous a tous servi un verre de whisky et a crié "Lechayim !" [toast qui signifie : "À la vie!"], explique notamment Daniel Jonas sur son portrait.

Dans la Torah, l’homosexualité est considérée comme un pêché

Je suis marié à un homme, comme moi issu d’une famille orthodoxe. Ça ne nous empêche pas d’être pratiquants. Nous avons eu la chance que nos familles nous acceptent comme nous sommes, assistent à notre mariage, mais ce n’est pas le cas du tout dans toutes les familles. Si on regarde la Torah, il est écrit qu’il est interdit pour deux hommes d’avoir des relations sexuelles ensemble, ce que certains continuent d’invoquer pour ne pas nous accepter.

En même temps, il est écrit juste après qu’une femme doit procéder à un bain rituel chaque jour pendant ses règles, pour se purifier. Ne pas le faire est considéré comme étant un pêché du même niveau que la relation homosexuelle, mais personnellement, je n’ai jamais entendu un rabbin dire à un couple de suivre cette règle.

Le but de notre démarche, finalement, c’est de donner l’espoir d’une vie meilleure aux homosexuels pratiquants qui sont rejetés par leur famille Cette campagne est dans le prolongement d’une première action entreprise en août dernier : nous avions publié dans un journal conservateur une liste d’étudiants d’écoles religieuses qui s’assumaient homosexuels. Il y avait eu des réactions de parents, appelant certaines écoles en leur disant que cela dégradait la réputation de l’école.

Ces deux actions sont pour nous un moyen de réagir au drame de la dernière gay pride de Jérusalem. Ainsi qu’à des propos d’un rabbin orthodoxe qui avait dit que le meurtre et l’homosexualité était deux choses horribles… Comment peut-on oser associer les deux ? Nous réfléchissons à l’étape suivante, qui consisterait sans doute à faire des affichages de ce genre dans la rue, pour interpeller un maximum de personnes.



Article écrit en collaboration avec
Corentin Bainier

Corentin Bainier , Journalist