Syrie

Kinan, un réfugié syrien qui vient en aide aux nouveaux réfugiés

Kinan Kadoni porte une enfant hors de l'embarcation. Ile de Lesbos, Grèce. Photo: Rutget Verhaegen
Kinan Kadoni porte une enfant hors de l'embarcation. Ile de Lesbos, Grèce. Photo: Rutget Verhaegen

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Kinan Kadouni, 26 ans, est un réfugié syrien. Arrivé il y a 5 ans en Belgique, peu avant le début de la révolution syrienne, il vit maintenant à Gand, où il apporte son soutien aux réfugiés syriens qui arrivent dans le pays. Aujourd’hui, il s’apprête à retourner en Grèce, où pendant près d’un mois, aux côtés d’un couple belge, il s’est porté volontaire pour aider les migrants tout juste débarqués sur l’île de Lesbos. Cette expérience l’a profondément transformé et il ne rêve que d’une chose : y retourner. Récit.

"Un couple belge m’a trouvé sur Facebook et m’a parlé de leur projet d’aller en Grèce"

Cet été, Kris et Rutgert ont passé des vacances sur une île en Grèce, où leur moment de détente sur la plage a été perturbé par l’arrivée d’une embarcation de fortune remplie de réfugiés. Le couple belge ne parlait pas un mot d’arabe, et les réfugiés, pas un mot d’anglais. Ils ont tenté de les aider comme ils ont pu. De retour en Belgique, ils ont décidé de repartir en Grèce, avec à leur côté, cette fois, un traducteur de l’arabe vers l’anglais.

Kris, Rutgert et Kinan à leur arrivée à Lesbos, Grèce. Photo: Kinan Kadoni.

Ils m’ont trouvé sur Facebook et m’ont parlé de leur projet. J’ai appris l’anglais quand je suis arrivé à Anvers en Belgique, dans le centre d’accueil de la Croix-Rouge. Je n’ai donc pas hésité. J’avais envie d’être en prise directe avec cette réalité que je regardais impuissant à la télévision.

"À Lesbos, les ONG ne sont pas assez nombreuses pour faire face à l’afflux de réfugiés"

Nous sommes allés sur l’île de Lesbos, où nous avons retrouvé beaucoup de volontaires. Ils accueillent des milliers de migrants qui débarquent chaque jour sur les plages. J’ai été très impressionné par leur nombre. Parfois, ils pouvaient être près de 7 000 par jour à débarquer. Il y a des ONG présentes à Lesbos, mais elles ne sont pas assez nombreuses pour faire face à l’afflux de réfugiés.

Kinan guette l'arrivée des réfugiés par la mer sur l'île de Lesbos. Photo: Rutgert Verhaegen

"J’étais un peu gardien de parking pour les embarcations de fortune !"

Il y a plein de petits détails auxquels on ne pense pas que j’ai découverts une fois sur place. Lorsque les réfugiés arrivent à proximité de la plage, ils sont très heureux d’être arrivés sains et saufs et dans l’enthousiasme, certains sautent dans l’eau pour arriver plus vite. Mais ils risquent ainsi de retourner l’embarcation fragile dans laquelle tous se massent. J’étais un peu gardien de parking pour embarcation de fortune !

Arrivée de réfugiés sur l'île de Lesbos. Photo: Kinan Kadoni.

"Pour leur éviter une longue marche, les volontaires louaient des voitures de leur poche"

Une fois arrivé, nous leur apportions les premiers soins. Ils étaient souvent frigorifiés car complètement mouillés. Une fois bien emmitouflés dans une couverture de survie, je leur indiquais la suite de leur périple. Pour leur éviter une longue marche, des volontaires avaient loué des voitures pour les conduire au centre d’aide le plus proche.

Les premiers soins administrés aux réfugiés arrivés sur la plage à Lesbos. Photo: Rutget Verhaegen

On travaillait jusqu’à 20 heures par jour, mais à chaque fois qu’un enfant me souriait et me remerciait, j’oubliais la fatigue de ces longues heures passées sur la plage.

"Je me souviens de ce jeune garçon, 21 ans à peine, en qui je me suis reconnu…"

Je me souviens de ce jeune garçon, 21 ans à peine, en qui je me suis reconnu. Il était venu seul en Europe. Il avait laissé sa famille derrière lui, comme moi  à l’époque. J’avais dû partir à cause de problèmes avec l’armée, et comme lui, je suis arrivé par la mer. Il avait peur et ne savait pas à quoi s’attendre. Il voulait étudier. Cela faisait maintenant cinq ans qu’il n’avait pas été à l’école. Je lui ai fait part de mon expérience. J’avais beaucoup appris en Europe. Je n’étais plus le jeune homme timide que je reconnaissais en lui. Je fais aujourd’hui des études, je suis ouvert au monde et prêt à rendre tout ce que l’on m’a donné. Et cette sensation de solitude, bien sûr qu’elle resterait avec lui, mais il finirait par s’y faire. Il apprendrait la langue du pays et se ferait aux codes de sa société d’accueil.

Prospectus distribué à l'arrivée aux réfugiés pour les aider dans leurs prochaines étapes. Traduction : Kinan Kadoni.

Aujourd’hui, il est en Allemagne. Il m’a écrit pour me remercier de l’avoir accueilli à son arrivée à Lesbos. Désormais, il souhaite à son tour pouvoir aider des réfugiés qui arrivent. Mais il doit attendre d’obtenir un document de voyage. [Les réfugiés ont besoin d’un document de voyage des autorités du pays auprès duquel ils ont trouvé protection, qui est souvent difficile à obtenir, NDLR]

Centre d'aide improvisé sous un arbre à Lesbos. Ici, les réfugiés peuvent rencontrer un médecin, se ravitailler en vivres et trouver des vêtements chauds. Photo: Kinan Kadouni.

"À Gand, où je vis, malgré les intimidations de la police, mon appartement restera ouvert à tous les réfugiés qui sont de passage"

Aujourd’hui, je suis de retour à Gand, où je continue à accueillir des réfugiés. Des centaines de réfugiés sont déjà passés chez moi, dans l’appartement que je partage avec mon cousin. Nous cuisinons pour eux, leur offrons un toit pour quelques nuits s’ils n’ont nulle part où aller. Malgré les intimidations de la police, qui ont plusieurs fois fouillé notre appartement sans rien y trouver, nous continuerons à accueillir à les réfugiés de passage qui sont dans le besoin.

Kinan et son cousin Iyas préparant à manger pour des réfugiés de passage à Gand.

"Depuis que je suis de retour en Belgique, les paysages de l’île de Lesbos ne me quittent pas"

Depuis que je suis de retour, les paysages de l’île de Lesbos ne me quittent pas. J’ai comme l’impression d’appartenir à ce lieu. Et c’est important d’y aller, car depuis que l’Union européenne a passé un accord avec la Turquie, beaucoup de volontaires sont partis, pensant que la situation s’est arrangée. Mais des migrants continuent à arriver, en prenant encore plus de risques pour ne pas se faire repérer. Ils arrivent maintenant en majorité la nuit, où le froid, le vent et les vagues ne les épargnent pas.

J’ai décidé d’y retourner dans les prochains jours et j’ai pour cela organisé une collecte de fonds en ligne. Je rapporterai bientôt d’autres histoires et souvenirs en Belgique. Des souvenirs de solidarité, ce dont nous avons aujourd’hui tous tant besoin.

Gilets de sauvetage abandonnés par les réfugiés après un long voyage. Photo : Kinan Kadoni.