CHINE

Flairant l’arnaque, des investisseurs chinois mettent à sac les locaux d’une société de prêt

Pillage des locaux d'eZubao à Bengbu. Photo publiée sur Weibo.
Pillage des locaux d'eZubao à Bengbu. Photo publiée sur Weibo.

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Des ordinateurs, des climatiseurs, même des chaises de bureau : la semaine dernière, les locaux de la société de prêt entre particuliers eZubao ont été dévalisés dans plusieurs villes de Chine, par des clients mécontents. Soupçonnée d’agir illégalement, la start-up a vu ses activités suspendues par les autorités, et les clients craignent de ne pas récupérer leur argent.

Lancée en 2014, eZubao est une société privée de prêts entre particuliers (peer-to-peer) du groupe financier Yusheng, qui propose à des individus - mais aussi à des entreprises - d’investir à des taux de rentabilité mirobolants, allant jusqu’à… 15 %.

Elle mise, pour financer cela, sur le fait de prêter, à de très haut taux également, de l’argent à d’autres. À de tels niveaux, l’investissement est forcément risqué. Mais les investisseurs sont nombreux à se laisser appâter, d’autant qu’en Chine, il est très compliqué d’accéder aux prêts du système bancaire, trusté par les entreprises publiques.

Créée en 2014, eZubao s’est rapidement imposée comme l'une des principales sociétés de prêt entre particulier, dans un pays qui en compte des milliers : début décembre, le volume de prêts d’eZubao avait atteint 70 milliards de yuans (environ 9,8 milliards d’euros). Un succès qui avait incité l’État chinois à en faire la promotion : des publicités pour l’entreprise étaient diffusées sur CCTV, la chaîne publique.

Mais l’histoire était trop belle – et les taux d’intérêt sans doute trop haut : le 8 décembre, le site eZubao est subitement devenu inaccessible à ses clients, alors que la police annonçait le début d’une enquête sur l’entreprise, qu’elle soupçonne d’avoir eu recours à des procédés illégaux pour mener ses activités. Ce mercredi matin, les dirigeants de l’entreprise ont été arrêtés et placés en détention.

Agacés de ne plus accéder à leurs comptes et inquiets pour leur argent, quelques uns des cinq millions de clients d’eZubao ont manifesté leur colère la semaine dernière. Dans plusieurs bureaux locaux de l’entreprise, des biens ont été volés, alors qu’une brève manifestation s’est tenue devant le siège de la CCTV à Pékin, qui avait fait la publicité de l’entreprise.

Des clients détruisent le logo de Yusheng, groupe dont eZubao est une filiale, à Bengbu.

Les locaux d'eZubao/Yusheng pillés à Bengbu. Ordinateurs, chaises, et mêmes pots de fleurs et packs de bière, tout y est passé. Photos publiées sur Weibo.

"Le gouvernement n’a pas fait le nécessaire pour nous informer et éviter les dérives"

M. Ning vit à Wuxi dans le Jiangsu, et a investi récemment chez eZubao.

J’ai investi dans eZubao en septembre et en octobre dernier, à hauteur de 150 000 yuans [environs 21 000 euros]. Dès le premier jour où j’ai commencé à placer mon argent, je n’ai entendu que de mauvais commentaires sur cette entreprise. Mais j’ai considéré que ce n’était que des rumeurs : comme j’avais vu la pub sur la chaîne officielle CCTV, j’avais confiance. J’ai tout de même préféré me rendre directement dans les locaux d’eZubao pour signer les transactions : j’ai pensé que c’était plus sûr d’avoir une preuve sur papier que de tout signer en ligne.

Les taux de mes portefeuilles étaient variables, de 9 % à 14 %. Je comprends tout à fait que plus le taux d’intérêt est élevé, plus le risque est élevé et les investisseurs doivent accepter de le supporter. Si j’achète des actions et que leur prix baisse, j’assume.

Mais je trouve que dans le cas d’eZubao, le gouvernement n’a pas fait le nécessaire pour nous informer et éviter les dérives. Le financement par Internet est quelque chose d’encore assez nouveau en Chine. Il n’y a pas de loi qui le régule et les autorités n’ont pas l’air de comprendre qu’il faut l’encadrer. Par ailleurs, je trouve qu’on n’a pas assez d’information : eZubao a agi illégalement, mais on ne sait toujours pas ce qui leur est reproché.

Je me suis rendu deux fois dans les locaux de l’entreprise à Wuxi après le scandale, mais ils n’ont pas été saccagés comme ailleurs. Pour autant, je soutiens les gens qui demandent des explications au gouvernement, si on continue à être ignorés, je rejoindrai le mouvement.

Manifestation à Wuhu. Photo publiée sur Weibo.

Pourquoi le prêt non- bancaire cartonne en Chine

En Chine, les acteurs privés ont du mal à se financer auprès des banques : "Elles prêtent d’abord aux entreprises publiques, leur capacité à prêter est limitée et elles proposent des placements sans risques et donc peu rémunérateurs", explique Mary-François Renaud, professeur spécialiste de l’économie chinoise à l’université d’Auvergne. "Environ 70 % du crédit est trusté par les grandes sociétés, pour les autres il est très difficile d’obtenir des crédits officiels", ajoute Jean-François Di Meglio, président du think tank Asia Centre.

Dès lors, le "shadow banking" ou "financement de l’ombre" (désignant des activités de type bancaire exercés par des acteurs autres que les banques) s’est fortement développé en Chine, jusqu’à représenter 20 % des actifs bancaires chinois.

En parallèle, le financement participatif comme celui proposé d’eZubao est en plein essor. "La Chine a une culture des "tontines", c’est-à-dire qu’un groupe, une famille, un village, se cotise pour financer les études d’untel, le projet entrepreneurial d’un autre, etc, avec l’idée qu’il y aura un retour sur investissement de la part de celui qui a été aidé, une fois le projet accompli" précise Jean-François Di Meglio.