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Au Nord-Kivu, des habitants s’improvisent cantonniers pour alerter les autorités

Des habitants de Butembo répandent des pierres et du sable pour rendre la route praticable. Photo : Nguru Wasingya Anselme
Des habitants de Butembo répandent des pierres et du sable pour rendre la route praticable. Photo : Nguru Wasingya Anselme

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Les fortes précipitions de la saison des pluies avaient transformé pendant tout le mois de novembre un tronçon de la route reliant Béni et Butembo, au Nord-Kivu, en un bourbier dans lequel s’enlisaient les camions. Des habitants de Butembo en ont eu ras-le-bol : ils ont décidé de faire des travaux de voierie par eux-mêmes. Dans la foulée, les autorités ont lancé des travaux de stabilisation.

Le tronçon, qui s’étend sur une dizaine de kilomètres le long des 54 kilomètres séparant Béni et Butembo, n’est ni aplani ni compacté et s’avère donc particulièrement vulnérable aux intempéries. Il est dès lors régulièrement très boueux et seules les motos peuvent le parcourir.

Le tronçon boueux, seulement accessible aux motos. Photo : Nguru Wasingya Anselme

Les pluies ont été particulièrement denses depuis octobre, si bien que plusieurs camions se sont retrouvés enfoncés dans la boue, bloquant complètement le trafic pendant plus d’un mois et faisant courir le risque d’une asphyxie économique à Butembo. Ce qui a incité des entreprises et des organisations de la société civile à agir, dont Veranda Mustsanga, une association dont fait partie Nguru Wasyingia.

Vidéo de l'action des habitants de Butembo, tournée par Veranda Mustsanga.

"Nous avons bêché la boue, puis couvert la route de pierre et de sable"

Avec plusieurs organisations, nous nous sommes dit que nous en avions assez que ce tronçon soit impraticable. Du coup, en coordination avec notamment l’association de chauffeurs du Congo, l’association des taxis motos et voiture, la Fédération des entreprises du Congo de Butembo-Lubero, nous avons lancé un appel à travers les radios locales, les réseaux sociaux et nos connaissances pour rameuter un maximum de personnes le 4 décembre pour commencer nous-mêmes les travaux.

Nous avons fait avec les moyens dont nous disposions. D’abord nous avons commencé à bêcher pour déblayer la boue, que nous avons rejetée à une dizaine de mètres au bord de la route. Cela a permis des désembourber plusieurs camions et de commencer à libérer la route. Des camions-bennes sont ensuite venus apporter, à la lisière du tronçon impraticable, de grosses pierres que nous avons concassées avec d’autres pierres, pour ensuite répartir les petits bouts sur le sol. Nous avons ajouté du sable pour stabiliser le tout. Ce n’est pas parfait, mais cela a rendu la route déjà plus stable.

Travaux de réfection de la route par des habitants de Butembo. Photo : Nguru Wasingya Anselme

Une mobilisation dictée par les conséquences du blocage sur le quotidien et l’activité économique de ces habitants, explique notre Observateur à Butembo.

"La ville a commencé à faire face à des pénuries"

Umbo Salam est journaliste

Cette route est capitale pour approvisionner Butembo et pour plusieurs autres villes de la région depuis Butembo. À cause du blocage, pendant le mois de novembre, la ville a commencé subir des pénuries : nous manquions d’essence, de marchandises dans les magasins, les banques risquaient d’être à cours de liquidités, l’office des douanes ne touchait plus la taxe des véhicules qui empruntaient la route, et les camions transportant de l’agro-alimentaire voyaient la marchandise pourrir… En ville, inévitablement, les prix avaient commencé à grimper. Ce n’était donc plus tenable.

Après trois jours de travaux des citoyens, des employés de l’office des routes sont arrivés sur place et ont commencé des travaux, avec plus de moyens bien sûr. Ils ont intimé aux habitants de partir. Le système qu’ils construisent, avec des caniveaux et un terrassement, doit faciliter l’évacuation des eaux de pluie. Pour moi l’action des habitants de Butembo a été comme un plaidoyer adressé aux autorités de Kinshasa qui gèrent cette route nationale.

Contacté par France 24, le gouverneur de la province du Nord-Kivu, Julien Palaku, assure pour sa part que les travaux entamés par l’Office des routes étaient prévus et ne doivent rien à la mobilisation citoyenne. "Cette initiative n’a eu aucun impact sur la décision de faire intervenir l’Office des routes. Pour refaire une route il faut des engins lourds, ça ne se fait pas à la main. Tout ce que voulaient ces habitants, c’est montrer à l’opinion qu’il y avait un problème, ça fait toujours plaisir à certains quand on peut se moquer des autorités", assure-t-il. Selon Radio Okapi, l’Office des routes avait annoncé son intervention sur le tronçon le 2 décembre, deux jours avant le début des travaux citoyens.

Depuis janvier dernier, suite à un appel d’offres, une entreprise chinoise, Crec7, est en charge de réhabiliter toute la partie de la RN4 menant de Béni à Butembo. Selon le gouverneur du Nord Kivu, avec l’attribution du marché à cette entreprise, les autorités locales n’étaient plus en droit de faire travailler les cantonniers sur la route, et notamment sur le tronçon particulièrement affecté, alors que Crec7 "ne pouvait pas travailler sur le bourbier", dit-il. C’est pour lui l’explication du très mauvais état dans lequel se trouvait le tronçon ce dernier mois.

Depuis la fin de la semaine dernière, les premiers camions ont en tout cas été en mesure de rallier Butembo. La route Béni-Butembo nécessite dans son ensemble des travaux : depuis plusieurs années, ses usagers et notamment les conducteurs de camion dénoncent des ponts délabrés, des trous béants ou des tronçons menacés par l’érosion, qui valent à certains de mettre parfois deux jours complets pour parcourir les 54 kilomètres.