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Inondations à Kinshasa : les autorités et la négligence des habitants pointées du doigt

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Une dizaine de jours de pluies quotidiennes ont provoqué de très importantes inondations dans la capitale congolaise. Et le ras-le bol de ses habitants qui pointent du doigt le manque d’infrastructure pour assurer l’évacuation des eaux de leur ville.

Les inondations résultent du débordement de la rivière N’djili , après que le niveau de plusieurs de ses rivières affluentes a augmenté. Sa crue a par ailleurs affecté l’usine de traitement des eaux de la Regideso, située au bord de la rivière. Du coup, 16 communes de Kinshasa sont désormais privées d’eau courante. La Régideso a affirmé qu'elles auraient accès à l'eau à nouveau à partir de mercredi.

Pénurie d'eau dans 16 des 24 communes de la capitale congolaise. Photo postée par le compte twitter de la Primature de RDC.

Selon Emmanuel Akweti ministre provincial de l’Intérieur, contacté par France 24, 31 personnes ont trouvé la mort des suites des crues. "Plus de 450 millimètres d'eau sont tombés entre le 17 novembre et le 6 décembre, c'est le tiers des précipitations annuelles" précise-t-il.

Photo postée sur Twitter par @jkajangu1

De nombreux Kinois ont vu leur maison envahie par les eaux, leurs biens disparaître ou mis hors d’usage, ont dû fuir et dorment désormais dehors. D’autres sont bloqués chez eux, leur quartier cerné par les eaux. Beaucoup estiment n’avoir reçu aucune aide de l’État. Nos Observateurs pointent eux aussi du doigt les autorités : selon eux, ces inondations, si elles sont d’un niveau exceptionnel pour la saison, pourraient être évitées avec une politique d’aménagement urbain digne du nom.

"À la première pluie, les déchets glissent vers les canalisations et contribuent à les boucher"

D’habitude on a de fortes pluies au mois de février, c’est très rare qu’elles soient aussi importantes au mois de décembre. Et c’est rare qu’on ait des inondations de cette importance. Je n’ai pas été directement touché cette fois, mais le problème est tellement récurrent qu’on sait tous très bien ce qui est en cause.

Le problème majeur que ces inondations mettent en exergue est celui des canalisations dans la ville de Kinshasa. Pour résumer, il y a en deux types : d’une part des canalisations vieilles, trop petites pour faire passer une importante quantité d’eau, et qui ne sont pas adaptées à une évacuation massive des eaux en cas de forte pluie. D’autre part, des canalisations plus récentes et plus grandes, mais qui s’avèrent également inefficaces. En fait, le sable, très présent en ville, s’y infiltre, et avec l’humidité, de l’herbe y pousse, réduisant les capacités d’évacuation. Des équipes municipales peuvent venir couper cette herbe, mais dès les premières pluies, ça repousse.

Ensuite, la gestion des déchets est un vrai problème ici. Il y a des poubelles municipales, mais elles sont trop peu nombreuses et les gens ont encore trop pour habitude de jeter leurs déchets, comme les bouteilles, directement au sol. À la première pluie, ces déchets glissent vers les canalisations et contribuent à les boucher.

Un autre type de négligence est lié à l’urbanisme. Je prends pas exemple le quartier du Mont Ngaliema, devant lequel je passe chaque jour en voiture. Il a été investi ces dernières années, les gens ont mis en place des installations anarchiques, faites à la va-vite. Ils creusent pour construire leur maison, implanter leur parcelle de culture, et la terre déblayée glisse jusqu’au pied du mont, pour ensuite être poussée dans les canalisations.

Photo postée par le compte twitter de la Primature de RDC.

Notre second Observateur kinois souligne lui que les canalisations inefficaces de la ville sont un des aspects de l’urbanisation anarchique de la capitale congolaise, qui a trop duré selon lui.

"Depuis 40 ans, la ville s’est développée de façon totalement anarchique"

Nicolas est architecte et urbaniste et vit entre la RDC et l’Afrique du Sud.

La ville de Kinshasa été construite à l’époque coloniale, pas du tout pour accueillir le nombre d’habitants qu’elle compte aujourd’hui [15 millions]. En gros, seul le centre ville a bénéficié d’une planification préalable et d’un réseau de canalisation qui, à l’époque, fonctionnait à peu près. Mais depuis trente ou quarante ans, Kinshasa s’est étendue et s’est développée de façon totalement anarchique. Les gens ont construit par eux-mêmes, n’importe comment, sans tenir compte de la moindre règle.

C’est le cas du quartier de Ndjili, directement touché par les inondations aujourd’hui. Dans les années 1960 à cet emplacement, il n’y avait rien. D’autres quartiers ont émergé sur des sols marécageux. Et l’État n’a rien fait pour empêcher tout ça. Conclusion, ces quartiers sont un tel enchevêtrement d’habitations, de parcelles, qu’il est très compliqué d’y développer un réseau de canalisations efficace. Si tant est qu’il existe même : certains quartiers n’en bénéficient même pas, pas plus que de l’eau courante ou de l’électricité. On a beaucoup trop laissé faire et du coup, ça me parait très compliqué aujourd’hui d’améliorer les choses, ça va être très coûteux et demander beaucoup d’organisation : on parle du lieu de vie de millions de gens.

Devant le grande poste de Kinsahsa. Photo postée par @idjwi.

Selon Emmanuel Akwerti , "la quantité normale de pluie qui est tombée depuis le 17 novembre et le fait que de nombreuses personnes se sont installées au bord des rivières, s’exposant directement aux crues" expliquent la situation. Le ministre local affirme que les autorités ont demandé à plusieurs reprises à ces habitants de s’installer ailleurs mais qu’ils sont revenus. Selon lui, les canalisations de la ville sont suffisantes pour assurer l’écoulement des eaux.

Il annonce que des pluies importantes sont encore prévues pour le mois de décembre et appele les habitants vivant dans les zones marécageuses ou proches des rivières à déménager. "Nous sommes en train de remettre de l’argent à ces habitants pour les inciter à se trouver un lieu d’hébergement" ce qu’ils devront faire par eux-mêmes, ajoute-t-il.

En 2014, le projet Kinshasa 2030, réalisé en partenariat avec l’Agence française de développement (AFD) a prévu un ensemble d’actions de politique urbanistique dans les 15 prochaines années pour moderniser la capitale congolaise. Parmi huit axes dégagés, il s’agit notamment d’anticiper "les futures extensions urbaines" ou "mettre à niveau les quartiers sous-équipés".