KENYA

Le raté mortel d’une simulation d’attaque terroriste au Kenya

Des étudiants et des membres du personnel tentent de fuir l'université Strathmore, en longeant les corniches.
Des étudiants et des membres du personnel tentent de fuir l'université Strathmore, en longeant les corniches.

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Coups de feu, fumée et assaillants encagoulés : la simulation menée lundi à l’université Strathmore de Nairobi par la police kényane et de faux terroristes shebab avait tout d’un véritable attentat. À tel point que les étudiants l’ont prise au sérieux et ont paniqué. Résultat : un mort, 40 blessés dont deux graves suite à des défenestrations.

Vers midi, quatre hommes, armés et vêtus comme des terroristes shebab, entrent dans un des bâtiments de l’université privée de Strathmore. Il s’agit en fait de figurants chargés de simuler une attaque similaire à celle, très meurtrière, de l’université de Garissa en avril dernier. Problème : aucun des étudiants n’est au courant de "l’exercice ". Pas plus que le personnel administratif : "seuls trois ou quatre responsables de la sécurité " avaient organisé l’opération avec la police kényane précise Betty Ngara, la responsable de la communication de l’université de Strathmore, contactée par FRANCE 24. C’est donc sur un mouvement de panique meurtrier qu’a débouché cet exercice, comme le raconte notre Observateur Robert (pseudonyme), étudiant à Strathmore.

"On est restés sur le toit pendant une heure, les filles pleuraient"

Je me trouvais dans le Student Center, le premier bâtiment dans lequel sont entrés les pseudo-terroristes. Nous étions nombreux à réviser car il y a des examens en ce moment. J’ai entendu des coups de feu, puis j’ai vu trois hommes. Ils étaient habillés avec des vêtements blancs, la tête et le cou recouverts d’un keffieh blanc et rouge, et avaient des mitraillettes à la main. Ça correspond exactement à l’idée que je me fais d’un Shebab, d’après les vidéos que j’ai vues.

Comme tout le monde, j’ai tout de suite voulu fuir, mais ça bouchonnait à la porte de sortie du bâtiment. Avec un groupe d’une vingtaine d’étudiants, nous avons pris les escaliers et nous sommes réfugiés sur le toit. Là, nous nous sommes allongés sur le ventre, et nous avions vue sur une bonne partie du campus. Mais nous étions en panique, plusieurs des filles pleuraient et criaient. Nous avons essayé de les calmer et de réfléchir : comme les escaliers étaient assez étroits, nous nous sommes dits qu’on pourrait peut-être repousser les terroristes. Nous étions en train de nous concerter sur comment fabriquer une arme de fortune quand un employé de la sécurité de l’école est arrivé pour nous dire que c’était un exercice. Cela faisait quand même une heure qu’on était sur le toit… Nous sommes redescendus avec lui et nous n’avons effectivement vu aucun corps ni trace de sang, seulement quelques objets cassés.

Débris de verre dans un bâtiment de l'université après la simulation d'attaque. Photo prise par notre Observatrice.

Juste à l’extérieur de l’université, notre Observatrice Anna (pseudonyme), également étudiante, était dans sa chambre au moment de l’alerte.

"C’est ahurissant que la majorité du personnel de l’université n’ait pas été prévenu"

Je me suis précipitée à la fenêtre dès que j’ai entendu des coups de feu, et j’ai vu des étudiants et des membres du personnel courir hors des bâtiments, s’échapper de l’université, d’autres grimper les escaliers pour se réfugier sur les toits. J’ai tout de suite essayé de contacter des amis qui étaient dans les locaux, certains m’ont répondu qu’ils avaient vu des hommes vêtus comme les Shebab somaliens. J’ai commencé à tweeter les informations que j’avais… Je ne savais toujours pas que c’était un exercice. Pendant une heure, les coups de feu ont continué, il y avait des salves toutes les quinze minutes. Des gens sortaient par les fenêtres, tentaient de longer la corniche. Certains n’ont pas hésité à se jeter par les fenêtres.

Vue d'un des batiments de l'université. Des étudiants et des membres du personnel tentent de s'échapper par les fenêtres. Photo postée sur Twitter par WaKimuyu.

Photo postée sur Twitter par Gidi Ogidi.

Des secours portent assistance à une femme qui s'est jetée par la fenêtre d'un batiment de l'université. Photo prise par notre Observatrice.

Une femme de 33 ans, tombée du troisième étage, décèdera de ses blessures. Interrogée sur le fait que les étudiants et le personnel aient passé plus d’une heure sans que personne ne les informe que l’attaque n’était qu’une simulation, Betty Nganga se contente de déplorer "une erreur de communication ". Elle assure que les étudiants et le personnel ont été formés pour faire face à une attaque terroriste. Une réponse qui agace notre Observatrice :

Le mois dernier, des responsables de la sécurité se sont contentés, en une heure, de nous expliquer que si une attaque se produisait, il fallait fuir, se cacher, ne pas s’occuper des autres personnes… Vraiment des conseils inutiles !

Pour moi la police est responsable de cette bavure. Dimanche, ils avaient posté un message sur leur groupe Facebook prévenant qu’il y aurait bientôt un exercice d’entraînement aux attaques terroristes dans une université. Mais ils n’avaient pas précisé quand ni dans quelle université. 

J’en veux également à l’administration de l’université : c’est quand même ahurissant que la majorité du personnel n’ait pas été prévenu, qu’il ait fallu plus d’une heure pour intervenir et rassurer les étudiants.

Contacté par France 24, le ministère de l’Intérieur kényan n’a pas donné suite à nos sollicitations. Dans un communiqué, la police kényane se borne à regretter l’incident et assure qu’une "enquête est en cours pour déterminer ce qui n’a pas fonctionné dans l’exercice".

Le Kenya est la cible des islamistes somaliens shebab, qui ont revendiqué notamment l’attentat du centre commercial Westgate en 2013, qui a fait au moins 67 morts, et celui de l’université de Garissa au printemps dernier, qui avait coûté la vie à 147 personnes, essentiellement des étudiants chrétiens.