SYRIE

Témoignage : “L’EI n’est pas à Alep, alors que bombarde la Russie ?"

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Depuis que la Russie a commencé sa campagne de frappes aériennes en Syrie en septembre, elle affirme que ses opérations visent principalement l’organisation État islamique. Un exilé syrien a décidé de revenir dans son pays pour montrer qu’en réalité, les bombes russes ne touchent que rarement des positions des jihadistes.

Quand le conflit syrien a éclaté en 2011, Rami Jarah, un jeune homme originaire de Damas, est vite devenu l’un des activistes les plus connus à l’étranger. Grâce à sa maîtrise parfaite de l’anglais, il tenait alors au courant les médias de la situation sur place en utilisant un pseudonyme, Alexander Page. Fin 2011, il a dû fuir son pays, d’abord pour l’Égypte, puis pour la Turquie. Mais il ne s’est pas pour autant arrêté de couvrir l’actualité en Syrie. Avec un groupe d’amis syriens, il a créé un média citoyen, ANA Presse, et fait de nombreux allers-retours dans son pays pour décrire l’évolution du conflit.

Il est récemment revenu dans la ville d’Alep, occupée par les forces rebelles, où il prévoit désormais de rester. Il a déjà réalisé plusieurs vidéos dans les zones touchées par les raids aériens. On peut y voir les équipes de secours se bousculer pour sauver les victimes dans les décombres.

Il a également tourné une vidéo dans laquelle il demande à plusieurs habitants d’Alep si l’organisation de l'État islamique est présente dans leur ville. La réponse est unanime : "Non".

“Si l’EI était là, je ne serais pas en vie”

Il n’y a pas assez de journalistes étrangers en Syrie en ce moment. Du coup, le public international ne reçoit pas les bonnes informations sur ce qu’il se passe ici. Ce vide permet à la propagande de prospérer. C’est pour cela que j’ai senti qu’il fallait que je revienne.

Je n’ai vu aucune trace de groupes fondamentalistes ou extrémistes à Alep, pas même de l’organisation État islamique. Si l’EI était ici, je ne serais certainement pas capable de faire le tour de la ville pour demander aux habitants si oui ou non ils soutiennent les jihadistes du groupe État islamique. Je ne serais pas en vie ! Oui, les combattants de l’EI sont présents dans la région, dans la zone au nord-est d’Alep, et, tout comme le régime, ils ont essayé à plusieurs reprises de couper les routes d’accès à la ville. Mais dire que ce groupe terroriste est présent dans la ville d’Alep même, c’est tout simplement de la propagande.

Il est également important de noter que les bombardements russes et syriens n’ont jamais ciblé les positions de l’EI au nord-est de la ville. La forte présence des jihadistes semble leur donner une bonne excuse pour continuer quand même les frappes aériennes. La population locale pense que le régime syrien veut d’abord anéantir les forces rebelles, avant de s’attaquer à l'EI.

“On dirait que les avions russes bombardent au hasard toutes les zones peuplées”

Tous les jours, les avions de chasse frappent 10 à 15 fois. Les bombes atterrissent dans les marchés et dans les zones très peuplées. Parfois, un seul bombardement peut tuer une cinquantaine de personnes. À chaque fois que je me suis rendu sur le lieu d’une attaque aérienne, je me suis demandé s’il s’agissait d’une position de l’Armée syrienne libre [groupe rebelle non jihadiste]. La réponse était toujours non. On dirait que les avions russes bombardent au hasard.

Ici, la population peut rapidement faire la différence entre un avion syrien et un russe. Et ce pas seulement à cause du son des missiles, mais surtout en raison des conséquences. Un bombardement russe aura un impact beaucoup plus dévastateur….

Attention : Cette vidéo peut choquer.

Le moral des habitants d’Alep est au plus bas en ce moment. Ils se sentent vulnérables parce qu’en face d’eux, il y a trois ennemis : l’EI, le régime d’Assad, et maintenant la Russie. Le fait que la communauté internationale permette à la Russie de continuer ces frappes aériennes sur les civils, alors même qu’elle ment sur ses cibles, a laissé aux habitants d’Alep le sentiment que la liberté, la démocratie et les droits humains ne sont que des mots. Ils vont rarement le dire en face de la caméra, mais lorsqu’on ne les filme pas, les gens vont souvent dire qu’ils ne croient plus en tous ces grands principes.

Le groupe de journalistes d’investigation Bellingcat a analysé chacune des vidéos réalisées par le ministère de la Défense russe à propos des opérations aériennes en Syrie. Selon leur rapport, dans de nombreux cas, les cibles effectives ne sont pas celles indiquées par le ministère. Dans la plupart des cas, l’organisation État islamique n’est même pas présente dans la zone ciblée.