Dire à un Brésilien que vous prenez la route BR-319, c’est comme lui annoncer que vous prenez un aller simple pour l’enfer. Cette voie transamazonienne reliant deux des plus grandes villes du nord du Brésil est dans un état catastrophique, ravagée par les pluies diluviennes. Sur Facebook, une mobilisation s’organise pour la réhabiliter et dénoncer l’immobilisme des autorités.

La route BR-319 était considérée comme une prouesse technique sous la dictature militaire brésilienne (1963-1985). Construite dans les années 1970, elle relie deux grandes villes de la région du Nordeste, Porto Velho et Manaus, grâce à 880 kilomètres de goudron et plusieurs ponts. L’exploit a cependant été de courte durée : faute de drainage efficace, la route se dégrade chaque année entre décembre et juin à cause des pluies.

Toutes les images ont été publiées sur le groupe Facebook BR-319 - Nos queremos o Brazil.

La réhabilitation de la route est au centre d’une querelle entre le ministère de l’Environnement brésilien et celui des Transports. À plusieurs reprises, notamment le 27 octobre dernier, le ministère de l’Environnement a bloqué la reprise des travaux sur certaines portions qu’il estime se trouver dans une réserve naturelle, alors que le ministère des Transports, via son antenne locale, avait délivré des autorisations à des entreprises de construction. Le différend est actuellement devant la justice.

Ces tergiversations agacent des internautes brésiliens, qui se mobilisent à travers le groupe Facebook BR-319 – Nos queremos o Brasil ! ("Nous voulons le Brésil", en portugais). La page permet à l’origine aux membres de s’informer en temps réel des portions de routes les plus chaotiques. Beaucoup y postent des vidéos amateur de leurs périples et des accidents dont ils ont été victimes ou témoins.

Un bus qui circulait sur la route s'est retrouvé bloqué le 10 novembre. Vidéo amateur Luciano Dias sur la page Facebook BR-319.

"J'ai mis 18 heures pour remonter cette route, et suis resté bloqué à deux reprises"

Pedro Fernandes habite à Manaus. Il est un membre du groupe BR-319 – Nos queremos o Brasil, et a rejoint la mobilisation en juillet dernier, après avoir circulé sur la route BR-319 pour rentrer chez lui.

Des amis m’avaient dit : "Tu es fou de prendre cette route". Mais vu le prix des autres moyens de transports et des durées de voyage [cinq jours en bateau pour environ 150 euros, environ 100 euros hors frais de bagage en avion, NDLR], j’ai choisi de prendre la route. Le trajet ne m’a coûté qu’une cinquantaine d’euros pour l’essence. Mais j’ai mis 18 heures. Si la route était normalement pavée, je n’aurais pas dû mettre plus d’une dizaine d’heures [à titre de comparaison, sur une route similaire, la même distance entre Rio de Janeiro et Curitiba, dans le sud-est du pays, s’effectue en 10 heures, NDLR].

À deux reprises, les roues de mon véhicule se sont coincées dans un trou. Autour, il n’y a aucune station de dépannage ou de pompe à essence pour trouver de l’aide. J’ai dû mon salut à l’aide de villageois qui sont venus m’aider à pousser le véhicule. J’ai eu de la chance : durant mon trajet, je n’ai croisé qu’une dizaine des véhicules qui s’étaient eux aussi lancés dans ce périple.

© Pedro Fernandes
Le véhicule de notre Observateur embourbé lors de son voyage, en juillet dernier.

"Les riverains réparent souvent eux-mêmes les portions de routes les plus endommagées"

Le problème concerne surtout un tronçon de 400 kilomètres qui est totalement laissé à l’abandon [entre le kilomètre 250 et 650, NDLR]. C’est surtout un problème pour ceux qui habitent dans les villages proches de la route. Lors de la saison des pluies, ils sont quasiment coupés du monde.

Ce sont souvent eux qui réparent les ponts ou font en sorte que la route soit praticable au quotidien, sans aucune rétribution. Beaucoup ont le sentiment d’être abandonnés, et pensent que les autorités font tout pour développer les transports fluviaux et aériens, plus rémunérateurs, plutôt que la voie terrestre. Pour eux, cette route symbolise le fait que les autorités brésiliennes délaissent le Nordeste par rapport aux provinces du Sud.

Certains l’appellent la "route de l’enfer". Pour moi, c’est plutôt la "route de la honte".

Une pétition lancée sur le groupe BR-319 – Nos queremos o Brasil, il y a un mois, a déjà récolté 16 000 signatures. Ses membres prévoient une grande marche le 15 novembre, jour de la naissance de la république du Brésil. Leur objectif : influencer les autorités pour qu’elles mènent des travaux minimum sur les portions les plus dégradées de la route avant la saison des pluies.

© Mauro Sergio
Des manifestations ont régulièrement lieu entre Manaus et Porto Velho, pour réclamer la réfection de la route. Ici, près de Manicoré, le 11 novembre.

Ce billet a été rédigé en collaboration avec Fabio Santana, Mondoblogueur pour RFI.
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone