RUSSIE

Incendier les services secrets : la nouvelle provoc d’un activiste russe

Petr Pavlenskuy devant le siège des services sercrets, juste avant son arrestation. Photo publiée sur Varlamov.ru
Petr Pavlenskuy devant le siège des services sercrets, juste avant son arrestation. Photo publiée sur Varlamov.ru

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Il a eu le temps de poser fièrement avec son bidon d’essence devant son forfait : dans la nuit de dimanche 8 à lundi 9 novembre, l’artiste et activiste Petr Pavlensky a réussi un nouveau coup d’éclat en mettant le feu à l’une des portes d’entrée de l’immeuble des services secrets à Moscou. Un acte qui vise à dénoncer leur omniprésence dans la société russe.

La Loubianka est le siège historique des services secrets russes, l’ex-KGB, devenu le FSB depuis la chute de l’Union soviétique. Pour Petr Pavlensky, c’est aujourd’hui un des acteurs qui privent les Russes de liberté. "La menace de représailles imminentes plane sur chacun, qui sait qu’il peut être espionné, voir ses conversations enregistrées, ou être écouté à la porte." Cette phrase figure en commentaire d’une vidéo de l’action menée par Pavlensky, postée sur un compte Vimeo à son nom créé quelques heures auparavant et depuis inacessible. Selon l’activiste, les services secrets ont recours à la "terreur" pour avoir "le pouvoir sur 146 millions de personnes".

Petr Pavlensky a été arrêté quelques instants après avoir mis le feu à la porte, ainsi que deux journalistes ayant filmé et photographié sa performance, qui ont été relâchés lundi matin. L’activiste est accusé de vandalisme et risque trois ans de prison.

Andrei Erofeev est collectionneur d’art contemporain et commissaire d’exposition. Arrêté et condamné en 2010 pour avoir organisé une exposition d’œuvres refusées par des musées de peur de la réaction de l’Église orthodoxe, il connaît bien Petr Pavlensky et décrypte son geste.

"Il est aujourd’hui presque le dernier à oser mener ce genre d’actions spectaculaires"

Ce qu’a voulu dénoncer Petr Pavlensky, c’est aussi l’importance des hommes issus du FSB. Autour de Poutine, lui-même ancien du KGB, le réseau FSB est très important : beaucoup de ministres, de conseillers, de riches parvenus, sont issus des rangs de cette institution. Le geste de Pavlensky est une déclaration de guerre à cette institution et ce qu’elle représente, c’est un peu le maquisard qui défie à lui tout seul l’ordre établi.

C’est un artiste qui s’inscrit dans la lignée de la performance radicale contemporaine russe, comme ont pu en mener les Pussy Riot. Mais il est aujourd’hui presque le dernier à oser encore mener ce genre d’actions spectaculaires. C’est devenu très dangereux de protester contre le régime, surtout de façon artistique et provocante. En 2014, les Pussy Riot s’étaient ainsi fait tabasser lors d’une manifestation pendant les Jeux olympiques de Sotchi.

Pavlensky se différencie aussi de la plupart des autres artistes dans le sens où il ne cherche jamais à fuir après ses performances et attend de se faire arrêter. C’était le cas dimanche. Une fois qu’il a mis le feu, il est resté devant la porte du FSB jusqu’à ce qu’il soit interpellé. Cela fait partie de sa démarche : pour lui, l’important n’est pas tant la performance elle-même que la réaction qu’elle suscite, celle des autorités qui l’interpellent et celle de la société. En l’occurrence, son geste visait à dénoncer ce qu’il juge comme un pouvoir omniscient des services secrets. Mais il a provoqué sur les réseaux sociaux un autre débat encore : vu la facilité qu’il a eue à mettre le feu à la porte, les gens se demandent comment le bâtiment des services secrets peut être aussi mal protégé.

Petr Pavlensky n’en est pas à sa première performance défiant le pouvoir de Vladimir Poutine. En 2013, il n’avait pas hésité à se clouer les organes génitaux au sol de la place Rouge, pour protester contre l’importance des contrôles policiers en Russie. Auparavant, il s’était cousu les lèvres pour protester contre l’arrestation des Pussy Riot, dont trois membres avaient été envoyés en camps de travail pour avoir joué une chanson punk anti-Poutine dans la cathédrale de Moscou. Il s’était également coupé un bout de lobe d’oreille pour protester contre le traitement forcé en psychiatrie de certains dissidents. Avant cette dernière performance, il était déjà poursuivi par la justice et encourt trois ans de prison pour avoir, à Saint-Petersbourg en 2014, mis le feu à des pneus et agité un drapeau ukrainien pour simuler les manifestations de la place Maidan de Kiev.