FRANCE

Calais-Toulouse-Calais : le parcours ubuesque de ces migrants dont la France ne sait pas quoi faire

Le petit jet loué par les autorités françaises pour transférer les migrants de Calais vers des centres de rétention sur le reste du territoire français.
Le petit jet loué par les autorités françaises pour transférer les migrants de Calais vers des centres de rétention sur le reste du territoire français.

Publicité

Pour désengorger la ville de Calais, où affluent des milliers de réfugiés qui s’entassent dans des campements de fortune, les autorités françaises ont une trouvé une solution…complètement inefficace. Plusieurs fois par semaine, des jets privés et des bus transportent quelques dizaines de migrants vers des centres de rétention ailleurs en France. Mais les migrants sont quasi-systématiquement relâchés… et reviennent aussitôt à Calais. L’un d’eux raconte son absurde périple.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Reported.ly.

L’information avait été révélée le 19 octobre par Street Press au terme d’une enquête fouillée (lire ici). Selon le site français, depuis environ six mois, jusqu’à trois fois par semaine, un jet privé décolle de Calais, à destination de Nîmes, Toulouse, Marseille, Metz, Paris-Vincennes, Mesnil-Amelot et Rouen. D’une capacité limitée, il ne transporte pas plus de cinq migrants – en plus d’officiers de la police aux frontières – vers les centres de rétention de ces villes. Le site Reported.ly s’est également penché sur l’affaire en collaboration avec la Cimade, l'une des principales ONG s’occupant de l’accueil de migrants en France. Il affirme que des transferts se font également en bus et que depuis peu, un jet plus grand, d’une capacité de 78 places, a été affrété. Au total, selon la Cimade, au cours des deux dernières semaines, au moins 600 migrants auraient été déplacés.

99 % des réfugiés sont relâchés et retournent à Calais selon la Cimade

L’objectif est de "répartir la pression migratoire sur tout le territoire", selon les autorités françaises. Calais compterait aujourd’hui entre 6 000 et 7 000 migrants, qui vivent dans la "jungle", un gigantesque campement de fortune, où les ONG essayent de combler les manques criants de nourriture, de soins ou d’accès sanitaire. Mais le transfert de ces migrants s’avère complètement infructueux : la Cimade estime que 99 % des réfugiés ont été rapidement relâchés du centre de détention où ils avaient été envoyés. Et sont revenus à Calais dans la foulée, d’où ils espèrent atteindre le Royaume-Uni.

Exemple d'un jugement du tribunal administratif de Nîmes, récupéré par Reported.ly. Le juge stipule que l'arrêté de la préfecture du Pas-de-Calais ordonnant le transfert du réfugié est annulé.

En cause, la démarche du transfert se heurte à des vices de procédure juridique : selon Street Press, l’obligation de quitter le territoire ne comporte pas de pays de destination. Par ailleurs, selon la loi française, une personne arrêtée par la police ne peut pas être détenue plus de cinq jours consécutifs. Sauf à ce que, dans le cas de ces migrants, la préfecture du Pas-de-Calais, qui ordonne les déplacements, ne demande une extension de cette détention à 40 jours. Ce qu’elle omet régulièrement de faire, souligne Reported.ly. Il est par ailleurs fréquent qu’un tribunal administratif trouve des erreurs de procédure dans le transfert, ou que la documentation, censée justifier de l’expulsion du migrant, soit incomplète.

"Au total, il s’est passé dix jours entre mon arrestation et mon retour à Calais"

Mi-octobre, j’étais à la gare de Calais avec d’autres réfugiés, et j’essayais de trouver un moyen d’embarquer dans un train pour rejoindre l’Angleterre, où se trouve toute ma famille. Des policiers sont arrivés et nous ont arrêtés, affirmant que nous n’avions pas le droit d’être là. Ils nous ont embarqués au poste de police, où nous avons passé la nuit. Ils ne nous ont quasiment pas parlé, nous ne savions pas vraiment ce qui nous attendait.

"Nous n’avions pas d’argent, nous avons réussi à prendre des trains pour retourner à Calais en nous cachant"

Le lendemain matin, nous avons été conduits à l’aérodrome de Calais et avons embarqué dans un avion. Nous étions environ 25 réfugiés, chacun escorté de deux officiers de police. L’avion a atterri à Toulouse, où on nous a directement transféré dans un centre de rétention à côté de l’aéroport. Ce lieu était comme une prison, nous dormions à deux par cellule, les conditions étaient vraiment inconfortables. Nous n’avons pas été maltraités, mais les officiers nous adressaient à peine la parole, à part pour nous répéter qu’on n’avait pas le droit d’être en France.

Mais grâce à des ONG, nous sommes passés devant un tribunal, et comme il y avait un vice de procédure dans notre transfert, nous avons été relâchés. On nous a fait valoir que si la police nous trouvait à nouveau dans une gare, nous serions à nouveau arrêtés. Ensuite, comme nous n’avions pas d’argent, nous avons réussi à prendre des trains en nous cachant, pour rejoindre Paris, puis Calais à nouveau. Cela a duré deux jours, et je suis désormais de retour, depuis une semaine, dans la jungle. Au total, il s’est passé dix jours entre mon arrestation et mon retour à Calais.

Reported.ly publie une vidéo dans laquelle des réfugiés racontent également comment ils ont été arrêtés et envoyés en centre de détention loin de Calais. "Je faisais mes courses avec d’autres réfugiés, quand des policiers sont venus nous demander si on voulait qu’ils nous déposent à la jungle. Nous avons accepté et nous avons en fait été conduits au poste de police", raconte Ali. Un autre réfugié affirme que la police lui a clairement dit qu’il était transféré pour réduire le nombre de réfugiés à Calais. "Je voudrais que le gouvernement français nous aide à aller en Angleterre, c’est tout ce que je demande", assure Mohammed pour sa part.

Un enfant afghan de 12 ans seul à Calais, son père avait été transféré à Toulouse

L’affaire du transfert des réfugiés a fait du bruit en France ces derniers jours. En plus de son inefficacité, elle s’avère coûteuse : la location du seul petit jet privé, transportant au maximum cinq réfugiés, coûterait 1,5 million d’euros à l’année, aux frais du contribuable. Par ailleurs, les transferts peuvent mettre en danger les réfugiés : ainsi, un enfant afghan de 12 ans s’est retrouvé seul à Calais, après que son père a été arrêté et transféré à Toulouse, à 800 km. Sans compter que certains réfugiés ont déjà été transférés deux fois et sont revenus deux fois à Calais. Un cercle sans fin… D’autant que les autorités françaises n’ont nullement l’intention d’arrêter cette procédure, pourtant incompréhensible et manifestement inutile.