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RDC : contre la corruption policière, un chauffeur de taxi s’immole par le feu

Capture d'écran d'une vidéo tournée alors que le taxi est déjà en feu
Capture d'écran d'une vidéo tournée alors que le taxi est déjà en feu

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Un chauffeur de taxi s’est immolé par le feu, mercredi 28 octobre, à Lubumbashi, au sud de la République démocratique du Congo, dans son véhicule, avant de se jeter sur l’agent de police qui était en train de le verbaliser. Souffrant d'importantes brûlures, il est décédé jeudi après-midi, le policier est, lui, toujours hospitalisé. Nos Observateurs racontent la scène et expliquent le ras-le-bol des chauffeurs de taxi face à des contrôles policiers incessants.

La scène s’est déroulée au centre-ville de Lubumbashi, à l’intersection des avenues Moero et Jason Sendwe. Selon plusieurs témoignages, le chauffeur venait de déposer des clients quand le policier l’a interpellé, jugeant que son lieu de stationnement gênait la circulation. L’agent de la Police de la sécurité routière (PSR) est monté dans le véhicule pour le contraindre à se rendre au commissariat. Le chauffeur aurait alors prévenu le policier qu’il était "prêt à mourir avec lui". Sur quoi, le policier lui aurait tendu un briquet en lui demandant : "Voulez-vous que je vous aide ?".

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Vidéo amateur tournée alors que le taxi est déjà en feu, relayée sur YouTube.

C’est à ce moment qu’un de nos Observateurs est arrivé sur les lieux.

"Le chauffeur a mis le feu à ses vêtements et s’est jeté sur le policier"

Léon Monga est journaliste pour la chaine de télévision Nyota, basée à Lubumbashi.

J'étais dans un taxi qui passait par le carrefour juste au moment où s’est produit l’incident. La première chose que j’ai vue, c’est le chauffeur qui revenait vers son véhicule avec la chemise trempée, cela m’a interpellé. Il était en fait sorti du véhicule et s’était aspergé d’essence, achetant probablement son bidon à un vendeur ambulant. De retour à sa voiture, il s’est mis le feu et s’est alors jeté dans le véhicule, s’agrippant au policier. Les portières étaient ouvertes, le policier a réussi à s’extirper hors du véhicule, qui était en train de prendre feu. Mais le chauffeur était toujours cramponné à lui. Les deux hommes se battaient, en flammes. Heureusement, la scène se produisant sur une avenue commerçante, de nombreux passants leur ont jeté de l‘eau dessus, éteignant les flammes qui embrasaient leurs vêtements.

Capture d'écran floutée d'une vidéo, postée sur Twitter, montrant les deux hommes se battant, et des passants les apsergeant d'eau.

Les deux hommes ont été conduits dans des hôpitaux différents. Depuis sa chambre de l’hôpital Jason Sendwe, le chauffeur de taxi, très affaibli, a donné dans la soirée une interview à des chaînes de télévision locales (lien). "Je suis licencié en économie, je cherchais du travail et n’en trouvais pas alors je me suis dit il faut que je fasse le taxi" a-t-il déclaré, expliquant que son but était de "garantir la survie de [ses] enfants". Francis Bafuke, journaliste pour Mapendo télévision a pu interroger le chauffeur sur les raisons de son acte.

"Sa volonté était de mourir avec l’agent de police"

Il a assuré que c’était la troisième fois en une semaine que le même policier l’arrêtait. Selon lui, ces tracasseries sont la routine des chauffeurs de taxi et il en a ras-le-bol. Je n’ai pas eu la sensation que son acte ait été prémédité, mais il a clairement dit que sa volonté était de mourir avec l’agent de police. Il refusait d’être conduit au commissariat, car il pensait que l’amende qu’il aurait payée là-bas aurait été très élevée. Le chauffeur semblait déterminé à poursuivre en justice la police de la sécurité routière s’il n’était pas dédommagé.

Un autre de nos Observateurs à Lubumbashi, client régulier des taxis, confirme que les arrestations de chauffeurs sont très fréquentes dans la capitale économique congolaise.

"Le système incite les policiers à arrêter les taxis pour se faire payer un backchich"

Pierre L. vit à Lubumbashi.

Un des motifs fréquents d’arrestation des chauffeurs de taxi par la Police de la sécurité routière est leur lieu de stationnement. En fait, à Lubumbashi, il y a très peu de parkings et d’endroits pour stationner sur le côté de la route.

Hier, c’est bien un problème de stationnement qui a causé l’altercation. Le chauffeur s’est mis sur le côté d’une avenue à sens unique pour déposer des clients, le policier a jugé que c’était dangereux. Il y a des endroits de la ville où des panneaux signifient clairement qu’il est interdit de s’arrêter ou même de stationner brièvement, mais ce n’était pas le cas sur le lieu de l’altercation.

En fait, l’arrestation se fait souvent à la discrétion du policier, il y en a donc très fréquemment et cela génère un ras-le-bol chez les chauffeurs qui ont la sensation que la police abuse de ses prérogatives.

"Les policiers demandent au taxi de les payer et menacent de les emmener au commissariat"

Les policiers ont su se mettre certains chauffeurs "dans la poche". Pour pouvoir s’arrêter quelque part, ceux-ci tendent le bras en passant et donnent une petite somme au policier. Ça commence à partir de 500 francs CFA (environ 50 centimes d’euro). Mais d’autres refusent d’alimenter cette corruption établie et, du coup, se risquent à se faire arrêter dès qu’ils stationnent quelque part. Les policiers demandent alors au conducteur de les payer ou les menacent de les emmener au commissariat, où la procédure est longue et leur coûte souvent beaucoup plus cher. Les chauffeurs finissent donc par payer le policier directement, ce qui peut aller jusqu’à 20 000 FCFA (environ 19,60 euros). Ce système est vicieux : il incite les policiers à arrêter les taxis pour se faire payer un bakchich. Et quand ce n’est pas pour leur reprocher un stationnement, ils trouvent toujours un motif pour se justifier.

Néanmoins, les chauffeurs de taxi ne sont pas exempts de tout reproche : j’en ai déjà vu certains s’arrêter à des endroits franchement dangereux, ou d’autres qui ne maîtrisent pas les règles du code de la route.

Hospitalisé pour des brûlures au troisème degré, le chaffeur de taxi est décédé cet après-midi a confirmé un médecin de l'hôpital joint par France 24.