NÉPAL

Deux jours d’attente pour cinq litres d’essence : bienvenue au Népal !

Ces véhicules font la queue pour obtenir de l'essence à Patan, près de Katmandou. Photo prise début octobre par Rosemarie Chazay.
Ces véhicules font la queue pour obtenir de l'essence à Patan, près de Katmandou. Photo prise début octobre par Rosemarie Chazay.

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Depuis plusieurs semaines, les Népalais sont contraints de patienter pendant des jours afin d’obtenir quelques litres d’essence. À l’origine de cette pénurie : le blocage de la frontière avec l’Inde par des manifestants népalais, qui empêchent les camions d’approvisionner leur pays. Déjà durement touchés par le séisme d'avril dernier, les habitants subissent de plein fouet cette nouvelle crise.

Les manifestants sont des Madhesis : ce terme désigne un ensemble de groupes ethniques vivant dans la plaine du Terraï, une région frontalière avec l’Inde et considérée comme le poumon économique du Népal. Bien qu’ils représentent environ un quart de la population népalaise, ils s’estiment marginalisés par les élites du pays.

Ce sentiment a été renforcé par la promulgation d’une nouvelle constitution, le 20 septembre dernier. Selon les responsables madhesis, le texte ne respecterait pas entièrement les promesses leur ayant été faites en 2008, au lendemain d’une première révolte réprimée dans le sang. Ils réclament notamment la création d’un État fédéré propre dans le Terraï, et souhaitent être davantage représentés dans la fonction publique, dans l’armée et au Parlement, via le renforcement des mesures de discrimination positive.

Afin de protester contre la nouvelle loi fondamentale, les Madhesis ont commencé à se mobiliser en août, alors qu'elle était encore débattue. Ils ont ensuite décidé de bloquer le principal point de passage entre l’Inde et le Népal, au niveau de la ville de Birganj. Depuis le 25 septembre, plus aucun camion ne peut passer à cet endroit, où transitent habituellement 60 % des importations népalaises, dont l’essentiel de l’essence utilisée dans le pays.

Depuis le début de la crise, une cinquantaine de civils – ainsi que quelques policiers – ont été tués lors de heurts entre manifestants et forces de l’ordre.

Les Madhesis sont mobilisés depuis des semaines à la frontière avec l'Inde. Vidéo prise par Sandip Mishra dans la ville népalaise de Birganj, début octobre.

"Beaucoup de commerces et d’usines ont dû fermer"

Sandip Mishra est Madhesi. Originaire du Terraï, il gère une école à Katmandou.

Comme l’essence est de plus en plus rare, les gens font la queue pendant presque deux jours aux stations-service pour acheter cinq litres au maximum. Certains se débrouillent également pour aller s’approvisionner en Inde via les autres points de passage. Les transports en commun sont bondés et les prix des taxis grimpent en flèche.

Le prix de l'essence a explosé sur le marché noir : un litre coûte actuellement 500 roupies népalaises [soit 4,35 euros, sachant que le revenu mensuel moyen est de 55 euros, NDLR]. C’est énorme ! Normalement c’est cinq fois moins cher.

Il est donc devenu très compliqué de se déplacer. Dans mon école, seuls 30 % des élèves continuent à se rendre en classe. Nos professeurs peinent également à venir travailler. De nombreuses écoles ont d'ailleurs fermé dans la région, faute de pouvoir assurer le ramassage scolaire.

Ces véhicules font la queue pour obtenir de l'essence à Siddharthanagar, dans le sud du Népal, près de la frontière avec l'Inde. Vidéo de Kavita Adhikari, prise le 17 octobre.

En dehors de l’essence, on manque également de gaz, de médicaments, de certaines matières premières… Du coup, tout devient de plus en plus cher chaque jour. [Une Française sur place indique qu’une bouteille de gaz coûte 70 euros sur le marché noir actuellement, contre 12 euros en temps normal, NDLR.]

La société fonctionne donc au ralenti. Beaucoup de commerces et d’usines ont fermé dans la région. La plupart des restaurants ont cessé de fonctionner ou proposent des menus limités. La pénurie de fioul commence aussi à être problématique dans les hôpitaux, où il sert à faire fonctionner certains équipements médicaux.

Pour l’instant, il y a encore assez de nourriture, mais elle pourrait également venir à manquer prochainement…

"L'Inde pourrait envoyer davantage de camions-citernes via les points de passage qui ne sont pas bloqués"

Je ne soutiens pas ce blocage, car les désaccords devraient plutôt être résolus via le dialogue entre les partis madhesis et le gouvernement. [Des discussions ont toutefois été entamées, de façon plus ou moins formelle, entre les différentes parties, NDLR.]

Mais l’Inde porte également une grande part de responsabilité. Elle contrôle en effet la quasi-totalité de l'approvisionnement en pétrole du Népal. Or, depuis le début de la crise, la compagnie pétrolière du pays ne fournit que 10 à 15 % de ce qu’elle nous livre habituellement. Elle pourrait pourtant envoyer davantage de camions-citernes via les points de passage qui ne sont pas bloqués… À travers ce bras de fer, on dirait que l’Inde cherche à renforcer son emprise sur le Népal, qu’elle a toujours considéré comme son arrière-cour, où elle s’approvisionne en eau et en électricité…

Les Népalais sont contraints de faire la queue pendant des jours pour acheter quelques litres d'essence. Vidéo de Kavita Adhikari tournée à Siddharthanagar, dans le sud du Népal, près de la frontière avec l'Inde, le 17 octobre.

Le 28 octobre, un accord bilatéral a été signé permettant au Népal d’importer du pétrole en provenance de Chine, mettant fin à quatre décennies de quasi-monopole de l’Inde dans ce secteur, et laissant entrevoir une sortie de crise.