PRÉSIDENTIELLE IVOIRIENNE

L’hypercampagne d'Alassane Ouattara a-t-elle tué le suspense ?

Plusieurs affcihes pour "ADO" (Alassane Dramane Outtara) au carrefour de Marcory et Treichville à Abidjan. Photo : Guillaume Guguen.
Plusieurs affcihes pour "ADO" (Alassane Dramane Outtara) au carrefour de Marcory et Treichville à Abidjan. Photo : Guillaume Guguen.

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Les Ivoiriens sont appelés à voter, dimanche, pour le premier tour de l’élection présidentielle, après une campagne marquée par l’omniprésence du chef de l’État, candidat à sa réélection. Sa communication tous azimuts et les moyens importants dont dispose son équipe agacent ses adversaires, et entretiennent  le sentiment d’un scrutin joué d’avance, expliquent nos Observateurs.

Le président sortant est le candidat d’une coalition, le RHCP, réunissant son parti, le RDC,  et le parti de l’ancien président Henry Konan Bédié, le PDCI. Tous deux se revendiquent de l’héritage de Félix Houphouët Boigny, président ivoirien de 1960 à 1993. Alassane Ouattara a mené une campagne intense, grâce à un budget supérieur à celui de ses sept adversaires. La loi ivoirienne ne prévoit aucun plafond pour les frais de campagne ni pour les dons, et le chef de l’État a obtenu le soutien de nombreux donateurs privés, notamment des entreprises. Son équipe assure cependant que le budget sera équivalent à celui de sa campagne de 2010, autour de 10 milliards de francs CFA (15 millions d'euros).

"En marchant deux kilomètres, j’ai compté sept affiches géantes d’Alassane Ouattara, aucune d’un autre candidat"

Suy Kahofi est blogueur à Abidjan et correspondant pour plusieurs journaux africains. Il tient le blog La Côte d’Ivoire au jour le jour.

Beaucoup d’Ivoiriens ont le sentiment d’une campagne déséquilibrée, dans laquelle Alassane Ouattara est omniprésent et les autres candidats sont nettement moins visibles. Ça se voit rien que sur les affiches : dans les rues d’Abidjan, on voit énormément d’affiches aux couleurs du RHCP, mettant le chef de l’État en avant. L’autre jour, je suis allé de chez moi à un rendez-vous : en marchant deux kilomètres, j’ai compté sept affiches géantes d’Alassane Ouattara, aucune d’un autre candidat. Par ailleurs, quand on compare les tracts, on voit que ceux de Ouattara sont de bien meilleure qualité, les couleurs sont plus nettes, le graphisme plus professionnel.

Affiches électorales d'Alssane Ouattara à Abidjan. Photo @fulbertkoffi

De manière générale, toute la communication autour de la candidature d’Alassane Ouattara est plus importante que celle de ses adversaires. Par exemple, concernant les produits dérivés, alors que les autres candidats se contentent de vendre ou distribuer des t-shirts à leur effigie, l’équipe de Ouattara distribue des pagnes, des foulards, des casquettes, et même des sachets d’eau potable au nom du président ivoirien.

Militants lors d'un meeting d'Alassane Ouattara. Photo @nifaba

Sachet d'eau aux couleurs du RHDP. Photo @Abdniass

Aux meetings de Ouattara, je remarque également une capacité de mobilisation plus forte du RHCP. Il y a toujours plusieurs centaines de personnes. Dans la ville où se tient le meeting, les militants organisent des navettes en bus vers les différents quartiers pour acheminer des gens au meeting.

Ce sentiment d’omniprésence du chef de l’État donne l’impression que la campagne est à sens unique, et que l’élection est déjà jouée. Surtout que les accusations des candidats de l’opposition, qui disent n’avoir pas reçu de financements ou jugent la Commission électorale Indépendante (CEI) partiale, entretiennent l’idée que le processus électoral ne concerne qu’une partie des Ivoiriens seulement. [Fin septembre, cinq candidats avaient dénoncé la "main mise" du chef de l’État sur les médias publics, et  jugé le président de la CEI trop proche d’Alassane Ouattara ; plusieurs candidats ont aussi accusé le chef de l’État d’utiliser des fonds publics. Toutes ces accusations ont été démenties par l'équipe d'Alassane Ouattara]

Courant octobre, deux candidats ont successivement annoncé qu'ils se retiraient de la course à la présidence, estimant que l’élection ne se tenait pas dans des conditions démocratiques.

Pour notre Observateur, la domination financière du RHCP est due au fort poids de ses élus, mais participe bien d’une certaine résignation de la population.

"Il règne un certain défaitisme dans une partie de la population"

Seriba Koné est président des journalistes d'investigation de Côte d'Ivoire et rédacteur en chef du journal "Lepointsur".

Il est clair que la campagne de Ouattara bénéfice d’une force de frappe financière plus importante que celle de ses opposants. Pour moi, cela s’explique essentiellement par le fait qu’il est le candidat d’une coalition de deux partis, au pouvoir, qui comptent des ministres et de nombreux élus locaux. Beaucoup de ces élus se sont mobilisés pour récolter des fonds, et se sont même parfois impliqués financièrement de façon personnelle pour soutenir la candidature de Ouattara.

Chacun des opposants a reçu, comme le prévoit la loi, une dotation étatique de 100 millions de FCFA. Mais aucun n’a réussi à mobiliser autant de soutiens financiers, faute notamment de personnel pour le faire.

Bien sûr, ce déséquilibre de présence dans l’espace public contribue à donner le sentiment que l’élection est courue d’avance. Autour de moi, de nombreuses personnes m’ont dit qu’elles n’iraient pas voter. L’engouement est manifestement moindre qu’en 2010. Voyant l’avantage dont bénéficie Ouattara dans la campagne, il y a un certain défaitisme auprès d’une partie de la population, notamment ceux qui avaient soutenu Laurent Gbagbo. Ceux-là estiment que le processus de réconciliation nationale n’a pas été mené à bien par le président Ouattara. Ils lui en veulent notamment d’avoir laissé Laurent Gbagbo être jugé à La Haye par la Cour pénale internationale, et estiment qu’il aurait fallu tenir un procès en Côte d’Ivoire. Mais il faut comprendre que le traumatisme de la crise postélectorale de 2010-2011 est encore très présent et beaucoup ne veulent surtout pas revivre des troubles similaires.