PHILIPPINES

Aux Philippines, des indigènes assassinés "pour faire place à des projets miniers"

Les cerceuils des activistes tués à Lianga.
Les cerceuils des activistes tués à Lianga.

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Plusieurs milliers d’indigènes philippins se sont réfugiés ces dernières semaines dans des centres d’accueil dans le sud du pays, après l’assassinat de trois membres de leur communauté. Des meurtres perpétrés par un groupe paramilitaire qui, selon eux, travaille avec l’armée pour exproprier les habitants de leur terre ancestrale, riche en minerais.

Les trois hommes ont été tués le 1er Septembre dans le village de Lianga, situé à Mindanao, deuxième plus grande île de l’archipel déchirée depuis 40 ans par un conflit qui oppose séparatistes musulmans et forces gouvernementales.

Parmi les victimes, le directeur d’une école locale, un chef tribal et un activiste des droits de l’Homme. Tous trois ont été tués par balles la même journée. Les témoignages s’accordent sur le fait qu’il ne s’agissait pas de membres du mouvement séparatiste armé. Pour les résidents, dont certains étaient présents au moment de ces exécutions, ce sont des éléments du  groupe paramilitaire Magahat-Bagani qui ont tiré. Pourtant, ils affirment que l’armée régulière est en partie responsable, car des éléments du 36e bataillon d’infanterie présents ce jour-là à proximité n’ont rien fait pour empêcher ces meurtres.

Une habitante de Lianga endeuillée. Image :Karapatan Caraga, floutté par France 24.

Des experts des Nations unies ont exigé qu’une enquête soit ouverte. Quelques jours plus tard, le commandant des armées, le lieutenant général Eduardo Ano, faisait passer devant la cour martiale un chef de troupe accusé de n’avoir "pas su empêcher les assassinats de civils" à Lianga, tout en insistant sur le fait qu’aucun soldat n’était impliqué dans ces meurtres, que le militaire attribue à des rivalités ethniques.

 

Des groupes d’activistes des droits de l’Homme, ainsi que le gouverneur local de la province de Surigao del Sur, ont plusieurs fois accusé l’armée de travailler main dans la main avec des groupes paramilitaires, ce qu’elle nie. 

En fin de semaine dernière, des professeurs et des défenseurs de la cause indigène ont manifesté à Quezon, plus grande ville du pays, pour demander que justice soit faite. Mais, d’après les habitants, le groupe de paramilitaires, fort d’une trentaine de personnes, serait toujours présent dans la ville de Lianga.

Des manifestants à Manille qui utilisent #STOPLumadKillings sur les réseaux sociaux.

"Ils ont été tués devant les habitants terrorisés"

Kerlan Fanagel est activiste et directeur de la PASAK, la confédération des organisations Lumad dans le sud de Mindanao. Les Lumad est le nom donné aux peuples indigènes du sud des Philippines.

Des militaires et des paramilitaires sont arrivés à Lianga le 28 août et ont commencé à occuper la ville. Les habitants reconnaissent généralement les uns des autres à leur comportement. Ils arrivent ensemble dans le village et s’installent chez les gens, dans les écoles, en expliquant qu’il s’agit d’un programme de "paix et de développement" destiné à la communauté, mais on sait bien que ce qui les intéresse c’est ce qu’il y a dans le sol. En 2006, le gouvernement a donné des permis d’exploration à plusieurs compagnies minières, dans le but de creuser des mines de cuivre, de nickel et de charbon. Depuis lors, les indigènes s’opposent à ces projets et refusent de partir. En retour, militaires et paramilitaires débarquent régulièrement dans les villages pour intimider les habitants. Impossible de savoir leur nom, ce qui permettrait de signaler ces abus. Et si vous tentez de filmer, vous êtes mort.

Cette photo a été prise à Lianga explique les indigènes quelques jours avant les meurtres. Ils expliquent qu'on y voit des soldats et des éléments paramilitaires.

Les habitants m’ont expliqué que le 1er septembre, vers 5 h du matin, des éléments paramilitaires sont venus frapper à leur porte en criant les noms des trois personnes qui ont été tuées plus tard le même jour. Le premier qu’ils ont trouvé est Emerito Samarca, directeur d’une école alternative sur l’agriculture et le développement. Il a été tué dans une de ses classes. Puis, ils sont partis à la recherche des deux autres, le chef tribal Dionel Campos et son cousin Aurelio Sinzo, un indigène défenseur des droits de l’Homme. Ils ont été tués devant les habitants terrorisés et la boutique de la coopérative a été brulée.

 

Tous les résidents ont fui. Ils affirment qu’eux aussi ont été menacés de mort. Ils sont 1 900 à s’être réfugiés dans un gymnase dans le centre de Tandag, où ils survivent grâce à l’aide d’organisations caritatives locales.

La boutique de la coopérative brulée. Capture d'écran de la vidéo de Kilab Multimedia. (ATTENTION - Images choquantes)

Les deplacés dans un stade à Tandag. Capture d'écran de la vidéo Kilab Multimedia.

"La semaine dernière, un activiste s’est fait tirer dessus par des hommes à moto"

Peu après, les habitants d’un village voisin ont fui. Eux aussi disent avoir été harcelés par des soldats et des paramilitaires et craignaient pour leur vie. Ils sont 1 200 et vivent dans un autre gymnase à Marihatag.

Des déplacés à Tandag. Capture d'écrand de la vidéo de Kilab Multimedia.

Ça fait des années que des communautés indigènes sont chassées. Certains habitants sont dans des centres d’accueil depuis 6 mois et ne veulent pas rentrer tant que le village est occupé. C’est trop dangereux. La plupart de ces gens sont des fermiers qui, en partant, perdent leur gagne-pain. Et quand ils retournent dans leur village, il est en général ravagé, comme balayé par un cyclone. Même le matériel de la ferme est cassé. On tente donc dès maintenant de rassembler des dons pour de nouveaux équipements et acheter des jeunes plants car ils vont devoir repartir de zéro.

Des prêtes catholiques viennent en aide aux déplacés. Photo : Manassas Benedict L. Serrano sur
Facebook

Ces trois morts ne sont pas des cas isolés. Depuis qu’on a commencé à les répertorier en 2010, on a comptabilisé 71 exécutions extrajudiciaires d’indigènes dans tout le pays, dont 58 sur l’île de Mindanao. Les chefs de la communauté se font régulièrement tirer dessus par des hommes à moto, c’est encore arrivé la semaine dernière. Il est temps que tout cela s’arrête.