Depuis le début de son intervention en Syrie, la Russie affirme frapper uniquement les groupes "terroristes". Pourtant, les raids de l'aviation russe ont ciblé mercredi la ville de Kafranbel, symbole de la résistance pacifique par les dessins et l'humour.

Kafranbel est une petite ville tenue par l'opposition syrienne dans la province d'Idlib. Gérée par une administration civile, la ville s'est fait connaître depuis le début de la révolution pour son dynamisme culturel. Et les dessins de son caricaturiste attitré Ahlmad Jalal, qui n'épargnent ni le régime syrien ni les combattants extrémistes, ont fait le tour du monde grâce aux réseaux sociaux. 

Mais il n’est pas rare que ce soit Raed Fares, directeur du bureau médias de la ville, qui souffle au caricaturiste les idées de ses dessins sarcastiques. Il rédige aussi les pancartes satiriques brandies chaque semaine par les manifestants depuis le début du mouvement de protestation en 2011. Contacté par France 24, il fait part de son incompréhension après les récentes frappes.

"Kafranbel est entièrement gérée par des civils, il n'y aucune présence militaire ici"

Jeudi dernier, l’aviation russe a bombardé une ville archéologique romaine proche qui s’appelle Shanshrah. Mais ce mercredi, vers 11 h du matin, les avions de chasse russes ont mené des raids en plein cœur de notre ville. Ce sont en tout six missiles qui se sont abattus à une centaine de mètres d’un hôpital. Heureusement, sans faire de victime. 

Nous avons su qu’il s’agissait d’avions russes car l'employé de la radio locale Frech FM a intercepté des conversations entre des pilotes russes juste avant les frappes. Autre spécificité, les chasseurs russes survolent toujours la région avec une escadrille de quatre avions. En revanche, quand l’aviation syrienne nous bombarde, on voit généralement un seul avion au-dessus de la zone.

Dans la région, les avions russes ont ciblé des brigades combattantes de l’Armée syrienne libre [ASL] - notamment celles qui sont soutenues par les États-Unis à l’instar de Fursan al-Haq [Les chevaliers de la justice] et Liwa’ Suqour Jabal [Les faucons de la montagne] -, qui sont positionnées dans les hauteurs non loin d'ici.  

Mais ils ont aussi pris pour cible des civils. En quelques jours seulement, ils ont bombardé quatre hôpitaux, notamment à Balyoun, al-Abir et Jabal al-Zaouia, et une mosquée a été frappée à Jisr al-Choghour.

Poutine attaque les civiles et l'ASL, les accusant de faire partie de l'EI, alors que l'EI est à 100 km d'ici.

"Nous sommes pris entre le marteau et l’enclume"

Pourquoi cibler ces territoires alors que l’organisation de l’État islamique (EI) est à une centaine de kilomètres d'ici, à Raqqa et à l’est d’Alep ? Jabhat al-Nosra [la branche syrienne d'Al-Qaida] est elle aussi présente dans la région. Mais ses combattants sont dans les maquis, les montagnes, pas dans les villes. Kafranbel est entièrement gérée par des civils, il n'y aucune présence militaire ici.

Les djihadistes de l'EI et d'al-Nosra sont nos ennemis. Ils ont d'ailleurs tenté de m'assassiner à plusieurs reprises. En janvier 2014, deux combattants de l'EI se sont infiltrés dans la ville, ils m'ont tiré dessus alors que j'étais à côté de chez moi. J'ai passé trois mois à l'hôpital en Turquie et aux États-Unis. En Octobre 2014, ils ont placé une mine à proximité de ma voiture. Deux mois plus tard, je me faisais kidnapper et séquestrer pendant trois jours par Jabhat al-Nosra. Le 17 janvier 2015, des combattants de ce groupe ont pris d’assaut et saccagé les locaux de la radio, ceux d'une ONG féminine ainsi que le bureau médias. Et ils ont pillé notre matériel. Que ce soit à travers notre radio, nos dessins humoristiques ou nos pancartes, on n’a jamais hésité à les critiquer.

Nous sommes pris entre le marteau du régime syrien et ses alliés russes d'une part, et l'enclume des extrémistes d’autre part. Mais nous ne baissons pas les bras, nous continuerons de faire ce qu'on a toujours fait depuis le début de la révolution : résister par nos slogans et nos dessins humoristiques. On maintient donc les manifestations chaque samedi. On reste toutefois prudents. On évitera les places publiques et on se rassemblera dans de petites ruelles, à l'abri des avions de reconnaissance.


Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste