AFRIQUE DU SUD

À Johannesburg, sortir de la misère grâce à la photo

Deux jeunes anciens sans-abri, formés par I was shot in Joburg, présentent les produits dérivés réalisés à partir de leurs photos.
Deux jeunes anciens sans-abri, formés par I was shot in Joburg, présentent les produits dérivés réalisés à partir de leurs photos.

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Former des jeunes sans-abri à la photographie : c’est l’objectif du projet "I was shot in Jobourg" lancé en 2009 par un architecte sud-africain au sein d’un quartier défavorisé de Johannesburg. En six ans, il a permis à une quinzaine d’adolescents noirs d’apprendre un métier et de gagner leur vie, loin des refuges et de la violence des rues.

Une trentaine de jeunes sont passés par les locaux de l’entreprise "I was shot in Joburg" [Joburg est le diminutif de Johannesburg], installés dans le quartier pauvre et violent de Hillbrow, au centre de la capitale économique sud-africaine. Plus qu’un studio photo, "I was shot in Joburg" est aussi devenu un atelier où sont confectionnés des produits dérivés à partir des images capturées par les apprentis photographes : cousins, cadres photos, t-shirts…

Six des jeunes formés y travaillent à plein temps, huit à temps partiel. Pour d’autres, la formation a fait office de tremplin pour reprendre des études ou trouver un emploi. Bernard Viljoen, l’initiateur du projet, concède avoir perdu le contact avec quelques uns, mais se réjouit d’avoir su faire partager sa passion pour la photographie à ces jeunes en difficulté, en leur apprenant à capturer leur environnement et à y porter un regard nouveau.

Points de vente des produits dérivés réalisés par "I was shot in Joburg".

"Les jeunes photographient des immeubles, des bouts de rues, des formes et des ombres dans un but : raconter une histoire de Johannesburg"

Bernard Viljoen est le fondateur de "I was shot in Joburg ". Architecte de formation, il est aussi passionné de photo.

En 2009, j’ai eu envie de faire partager mes connaissances en photo avec des jeunes en difficultés d’insertion. J’ai pensé qu’ils pourraient avoir envie de documenter leur environnement immédiat, le quartier de Hillbrow, connu pour être une zone plutôt dangereuse. L’idée était de leur apprendre à voir la beauté du monde qui les entoure, de les ouvrir à de nouvelles perceptions et de nouvelles idées.

Nous avons commencé avec un groupe d’une dizaine de jeunes âgés de 16 à 20 ans. Je leur ai appris les bases de la photo : comment trouver un sujet intéressant, jouer avec la lumière, les couleurs, la composition, le contraste, le cadre… pour réussir une belle photo. Nous nous sommes vus une fois par semaine pendant six mois, pour prendre des photos, en discuter, aller voir une exposition… il y a eu différents moyens d’approche. Ils ont été tellement fiers de leur première exposition que j’ai décidé de continuer. J’ai alors trouvé le nom "I was shot in Joburg "avec un jeu de mot qui marque les consciences et nous a aidé à nous faire remarquer [en anglais, "I was shot in Joburg "signifie "je me suis fait tiré dessus à Joburg". Le verbe "to shoot" est également utilisé pour dire "prendre une photo].

Un des employés réalisant des cadres photos.

"La plupart d’entre eux ont dû fuir leur domicile, souvent à cause de violences familiales"

Les étudiants capturent des immeubles, des bouts de rues, des formes, des ombres dans un but : raconter une histoire de Johannesburg. Le tout autour de thématiques que nous définissions, comme "trouver la beauté ", "écrire le futur ", "bienvenue dans notre Hillbrow ".

La plupart d’entre eux ont dû fuir leur domicile, souvent à cause de violences familiales. Nous ne travaillons qu’avec des jeunes déjà recueillis par un foyer, car il faut que leurs besoins de bases soient comblés avant d’envisager de les faire participer à un programme créatif. Ce sont ces structures qui nous orientent vers les jeunes les plus motivés par notre projet. Ces jeunes avaient montré leur envie de quitter la rue en rejoignant un refuge ; nous les aidons à obtenir une sécurité financière durable pour qu’ils continuent de s’en tenir à l’écart.

Les sessions de formation sont financées par l’entreprise de logistique Barloworld, dans le cadre de son programme social. La marque de photo Nikkon soutient également le projet. Pour le reste, les revenus générés par les expositions et les produits dérivés suffisent à payer les employés et à faire tourner la petite entreprise, assure Bernard Viljoen. L’auteur d’une photo ou d’un produit dérivé de sa photo touche 10 % des revenus sur la vente, contribuant à lui assurer un revenu confortable explique l’un des employés.

"Je suis fier de pouvoir me payer mes repas et mon loyer parce que j’ai travaillé dur pour ça"

Les Radebe a suivi la formation de "I was shot in Joburg ". Il gère désormais le magasin d’artisanat.

Un de mes amis avait suivi la formation et m’en a exposé les aspects positifs. J’ai vite réalisé qu’apprendre la photographie et en plus, un métier d’artisanat, m’offrait une vraie opportunité de devenir indépendant.

La photo dont je suis le plus fier montre le bouton vert sur un feu de signalisation d’ un passage piéton, un moyen pour moi de représenter le changement, la possibilité de se mettre en mouvement pour casser les frontières, d’aller vers des possibilités illimitées. C’est le symbole du moment d’une vie où on décide de prendre les choses en main et de rendre son quotidien meilleur.

La photo préférée de Les Radebe.

Avant de participer à "I was shot in Joburg ", ma vie tournait uniquement autour de savoir comment j’allais trouver mon prochain repas, et qui serait assez généreux pour me l’offrir. Dans la rue, on doit parfois faire des choses peu recommandables pour manger… Maintenant, je suis fier de pouvoir me payer mes repas et mon loyer parce que j’ai travaillé dur pour ça. Et je suis fier également de pouvoir aider et donner de l’espoir aux gars qui, comme moi auparavant, sont dans la rue.

Exemple de photos prises par les étudiants de "I was shot in Joburg".

Dans les années 80, Hillbrow était un quartier ou Blancs et Noirs cohabitaient en relative harmonie malgré l’apartheid. Mais dans les années 90, les Blancs ont déménagé, l’activité économique du quartier s’est effondrée, et le quartier est devenu l’un des plus défavorisé et dangereux de Johannesburg. La ville compte aujourd’hui 4500 sans abris, plus de 100 000 familles vivent dans des logements informels.