CAMEROUN

Vidéo : arrestation d’activistes camerounais en pleine réunion sur "l’alternance démocratique"

Un policier tente d'interpeller un participant à la réunion du collectif "Démocratie citoyenne" à Yaoundé le 15 septembre.
Un policier tente d'interpeller un participant à la réunion du collectif "Démocratie citoyenne" à Yaoundé le 15 septembre.

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Des activistes d’ONG se réunissaient mercredi à Yaoundé pour un atelier sur "l’alternance démocratique ", mais la police y a coupé court en arrêtant six de leurs membres. La réunion a été jugée illégale car non déclarée aux autorités. Une version que contestent ses participants, qui parlent d’un acte de censure.

Organisé par le collectif Dynamique Citoyenne, un réseau national indépendant de suivi des politiques publiques, la réunion se tenait dans une salle du Palais des sports de Yaoundé. Le colloque avait pour thème un "atelier de réflexion sur la gouvernance électorale et l’alternance démocratique"  et devait avoir lieu sur deux jours, lundi 14 et mardi 15 septembre.

La première journée s’est déroulée normalement. Mais mardi matin, à peine la réunion commencée, des policiers en uniforme sont entrés dans la salle où se tenait la réunion, embarquant manu militari plusieurs participants. Sur des images filmées discrètement par une personne présente, un organisateur tente de s’accrocher à sa chaise en criant "arrêtez, c’est la démocratie !", pendant que d’autres policiers poussent des participants à l’extérieur. Certains auraient eu leurs T-shirt à l’effigie du collectif déchirés par les policiers.

Des policiers interrompent l'atelier de "Dynamique citoyenne" et interpellent plusieurs membres dont le syndicaliste Jean-Marc Bikoko. Vidéo Billets d'Afrique.

Six personnes, dont le syndicaliste de la Centrale syndicale du secteur public et président de "Dynamique citoyenne" Jean-Marc Bikoko, et le journaliste François Fogno Fotso qui suivait la réunion, ont été arrêtés et détenus par la police de Yaoundé. Selon des membres du collectif, 15 jours de détention administrative leur ont été notifiés par les autorités. Le collectif a demandé mercredi dans un communiqué la libération immédiate des personnes arrêtées. Mercredi matin, les arrestations ont repris dans les locaux de "Dynamique citoyenne" avec l’interpellation de deux autres membres du réseau.

Pour le collectif, l’arrestation n’est pas fondée. "Il s’agissait d’une réunion, pas d’une conférence de presse ou d’une manifestation politique" indique le collectif "Tournons La page". Ce dernier réunit des acteurs d'Europe et d'Afrique pour promouvoir la démocratie et l'alternance dans plusieurs pays d’Afrique, dont fait partie "Dynamique citoyenne "au Cameroun. Ce groupe explique que la réunion se déroulait à titre privé et ne nécessitait pas de déclaration auprès des autorités.

Contacté par France 24, le ministre de la Communication, Issa Tchiroma, affirme que le sous-préfet a fait appliquer la loi :

Le Palais des sports étant un lieu public, les organisateurs auraient dû être en mesure de présenter un document montrant que leur réunion pouvait se tenir. Ils n’ont pas pu le faire, donc la réunion était illégale. Le Cameroun respecte la liberté de réunion et d’expression tant que la loi est respectée.

Les membres de Démocratie citoyenne sont évacués du Palais des sports de Yaoundé par la police mardi matin. Vidéo Billets d'Afrique.

"Les autorités jouent sur la confusion entre réunion privée et lieu public"

Mais selon Jean-Bosco Talla, journaliste indépendant et membre de l’association "La grande palabre" qui suit régulièrement les activités du collectif "Dynamique citoyenne", la raison est ailleurs :

Les autorités jouent sur la confusion entre réunion privée et lieu public. Il ne s’agissait pas d’une réunion publique mais d’un atelier privé, non ouvert à l’extérieur, avec des personnes identifiées. Elle était prévue depuis un peu plus de trois mois, d’où ma surprise quand j’ai appris l’arrestation de ses membres. L’association n’a jamais reçu de notification indiquant que la réunion était interdite.

"Dynamique citoyenne "organise très régulièrement des réunions dans d’autres salles, sans que cela ne pose aucun problème. Il est clair que c’est l’intitulé autour des questions d’alternance démocratique qui cette fois a poussé les autorités à intervenir. Pour moi, ils avaient décidé que cette réunion ne devait pas avoir lieu.

Un contexte jugé "liberticide"

Récemment, le Cameroun a voté une loi antiterroriste pour lutter contre les jihadistes de Boko Haram. Les opposants à cette loi et les organisationsdes droits de l’homme estiment que cette loi d’exception est liberticide et entrave les réunions et les manifestations publiques. Le texte stipule :

Toute personne reconnue coupable de fait de perturbations du fonctionnement normal du service public ou qui peut créer une situation de crise au sein des populations ou qui peut créer une insurrection générale dans le pays, tombe également sous le coup de la peine capitale.

Cette loi a déjà entrainé l’arrestation de deux syndicalistes du secteur des transports en janvier 2015. Ils avaient été placés en détention pour avoir distribué des tracts appelant à la grève. Leur activité avait été jugée comme entravant le fonctionnement du service public par la récente loi antiterroriste votée.

Ces arrestations, les premières au Cameroun touchant le réseau "Tournons la page", interviennent dans un contexte régional marqué par une volonté de renouvellement des élites politiques, dans plusieurs pays dont la RDC, le Congo-Brazzaville ou le Cameroun. Ce dernier est dirigé depuis plus de 32 ans par Paul Biya, 82 ans, qui a été réélu en 2011 pour un sixième mandat.

Des rumeurs sur la santé fragile du président et ses voyages récurrents en Europe pour se soigner ont récemment poussé certains à demander une alternance démocratique en vue des élections municipales, législatives, sénatoriales, régionales et présidentielles prévues en 2018.