SYRIE

Abou al-Cham, l’homme qui risque sa vie pour filmer Raqqa

Photo prise par Abou al-Cham à Raqqa.
Photo prise par Abou al-Cham à Raqqa.

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Prisons à ciel ouvert, enfants armés, brigades féminines : au péril de sa vie, il s’efforce depuis plusieurs mois de voler quelques images de la présence des jihadistes de l'organisation de l’État islamique (EI) dans leur bastion syrien. Abou al-Cham, journaliste citoyen à Raqqa, témoigne.

Quand l’organisation de l’EI a pris le contrôle de Raqqa et de plusieurs villes voisines en mars 2013, Abou al-Cham, étudiant de 23 ans, a pris la décision de rester. Il avait déjà à l’esprit de montrer ce que serait la vie des habitants sous l’autorité des jihadistes. Il tient aujourd’hui une page Facebook, sur laquelle il diffuse régulièrement des photos et des vidéos de la ville.

"Je risque gros, probablement la peine de mort pour espionnage"

Abou al-Cham (pseudonyme), 25 ans est activiste à Raqqa et travaille dans un petit commerce pour subvenir à ses besoins.

Ce que je veux, c’est raconter la réalité amère des habitants de Raqqa qui subissent depuis plusieurs mois les raids aériens de la coalition internationale, les sévices des jihadistes, les coupures d’électricité, etc.

Avant que l’EI ne s’empare de Raqqa, je travaillais comme communicant pour l’Armée syrienne libre. Je suis d'abord sorti de la ville, mais je suis revenu au bout de quelques semaines. Je voulais rester parce que j’étais curieux de savoir ce qui trottait dans la tête des jihadistes, quels étaient leurs plans.

Il y a plus d’un an, l’organisation m’a emprisonné plus d’un mois pour des raisons que je ne peux pas divulguer. Ils ont aussi confisqué ma maison. Je vis depuis chez un ami. Quand je suis sorti de prison, j’étais déterminé à diffuser le maximum d’informations sur les réseaux sociaux. Même si je sais que je risque gros, probablement la peine de mort pour espionnage.

Aujourd’hui je travaille seul, je ne fais partie d’aucune agence de presse, je ne suis sous les ordres d’aucun groupe armé. Plusieurs médias et groupes d’activistes m’ont proposé un salaire alléchant pour travailler pour eux. Mais j’ai refusé parce qu’ils voulaient, entre autre, que je filme des QG de l’EI, or je ne veux pas que ces lieux soient localisés et bombardés par la coalition internationale, qui risque de faire des victimes parmi les civils. Je ne veux pas avoir ça sur la conscience. Une fois seulement, une connaissance m’a fait un don de 200 $ pour que je puisse régler mes dettes auprès de cybercafés. Ce sont des lieux que je fréquente beaucoup.

Je me balade simplement en ville et essaye de filmer ou photographier les situations qui m’interpellent. Récemment, j’ai par exemple aperçu cette vitrine de vêtements pour femmes. La pancarte invitait celles qui entrent dans le magasin à se couvrir les yeux !

"Très important. Sœur musulmane,  prière de respecter la tenue règlementaire, et notamment se couvrir les yeux", annonce cette pancarte à l'entrée d'un magasin de vêtements. Photo Facebook.  

Actuellement, je suis en train de travailler sur une série de vidéos montrant les cages que l’EI a installées dans les rues pour punir les auteurs de certaines infractions mineures. Ceux qui mettent des pantalons jugés trop serrés, les gens se baladant dans les rues à l’heure de la prière, les fumeurs, etc. Ils mettent le "fautif "dans une cage pour qu’il serve d’exemple aux autres. Cette punition ne dure généralement pas plus d’une journée.

#ريف_حلب_الشرقي#منبجالحمدلله قمت بنفسي بتصوير عدت مقاطع توثق الأقفاص الحديدة المنتشرة في أغلب مناطق تنظيم الدولة لمحاسبة الناس التي تعيش بظل الخلافة والتي يعاقب بها الشخص عن اسباب عدة ومنها :1-التشبه بالنساء2-التأخر عن الصلاة3-حلاقة الذقن4-التدخين5-عدم تطبيق القرارت الجديدة ( أصحاب محلات) والكثير من القرارات..وعدم تطبيق هذه البنود من قبل الناس تؤدي لوضع الشخص داخل هذا القفص الحديد بمدة زمنية غير محددة.. وهذا الفيديو ...#قفص_مدينة_منبج

Posted by ‎Abo SHaM أبو شام الرقة‎ on mardi 1 septembre 2015

Il s’agit ici d’une cage de l’EI dans la ville proche de Manbij. J’ai filmé les cages sur plusieurs jours dans plusieurs villes, comme à Meskana (ci-dessous) où ils ont installé la première cage il y a sept mois.

#ريف_حلب_الشرقي#مسكنةإن شاء الله سوف أكون معكم بسلسلة وثائقيات عن " الأقفاص الحديدة "المنتشرة في أغلب مناطق تنظيم الدولة لمحاسبة الناس التي تعيش بظل الخلافة والتي يعاقب بها الشخص عن اسباب عدة ومنها :1-التشبه بالنساء2-التأخر عن الصلاة3-حلاقة الذقن4-التدخين5-عدم تطبيق القرارت الجديدة ( أصحاب محلات) والكثير من القرارات.. وعدم تطبيق هذه البنود من قبل الناس تؤدي لوضع الشخص داخل هذا القفص الحديد بمدة زمنية غير محددة.. وهذا الفيديو ...#قفص_منطقة_مسكنة أو منطقة مسلمة كما أسماها تنظيم ..

Posted by ‎Abo SHaM أبو شام الرقة‎ on jeudi 27 août 2015

Il faut être évidemment très discret quand on veut prendre des photos à Raqqa. Mais le plus stressant, c’est de stocker les images sur le téléphone, puis de les poster sur Internet depuis le cybercafé. Les membres de l’EI font parfois des fouilles inopinées dans ces lieux. Une patrouille peut également décider de fouiller un passant et son téléphone n’importe où et à n’importe quel moment.

Un couple en moto à Raqqa. Facebook.

Photo Facebook.

Certains comportements prêtés aux membres de l’EI par les médias sont faux. Des journaux ont, par exemple, affirmé que les jihadistes interdisaient aux femmes de monter sur une moto, or j’ai pris ces photos (ci-dessus) qui montrent un couple sur une moto fin août.

Un combattant de l'EI en train de faire des courses en compagnie de son épouse. Photo Facebook.

Photo Facebook.

Ici, j’ai photographié des combattants de l’EI avec leurs épouses qui font également partie de l’organisation. Elles sont syriennes et sont intégrées dans des brigades féminines de la police religieuse.

Un enfant aperçu avec une Kalachnikov lors d'un camp de prêches destiné aux enfants. Facebook.

Photo Facebook.

Un camp de prêche destiné aux enfants à Raqqa. Facebook.

Ces photo ( ci-dessus) je les ai prises fin juillet lors d’un camp de prêches destiné aux enfants. J’en ai vu plusieurs avec des Kalachnikov en bandoulière. Des gamins participent aussi à des camps d’entraînement qui durent plus d’un mois.

Photo prise par Abou al-Cham montrant un raid de l'aviation de la coalition internationale sur les quartiers nord de Raqqa. Facebook.

 

"L’EI n’interdit pas aux habitants de voyager vers les zones qui ne sont pas sous son contrôle"

Cette activité est très stressante. Pour me changer les idées, je voyage aussi souvent que possible. Fort heureusement, l’EI n’interdit pas aux habitants de voyager vers les zones qui ne sont pas sous son contrôle. Et comme l’organisation ne sait rien de mes activités, elle me laisse voyager. Je me déplace donc souvent à Idlib et Alep, dans les zones contrôlées par l’ASL. Et quand j’ai envie de vraiment changer d’air, je me rends en Turquie où j’ai des amis.

Photo prise en juillet  2015, montrant l'arrestation d'un groupe de femmes par la police religieuse à Raqqa. Facebook.

Arrestation d'un groupe de femmes par une patrouille de la police religieuse. Photo prise fin et postée sur Facebook.