FRANCE

Les algues sargasses, cauchemar des Guadeloupéens

Les sargasses inondent la plage de Galbas en Guadeloupe. Photo Serge Martinez.
Les sargasses inondent la plage de Galbas en Guadeloupe. Photo Serge Martinez.
Publicité

Les sargasses, algues brunes pestilentielles, inondent les plages paradisiaques des Antilles depuis quelques mois. Au-delà des conséquences touristiques, elles envahissent également le quotidien des Guadeloupéens tant sur le plan financier que sanitaire. Témoignages…

Depuis quelques années, des masses d’algues appelées sargasses, qui se nourrissent de nutriments rejetés dans les mers dérivent vers les Antilles. Les raisons de leur arrivage massif sur les plages antillaises alimentent les débats : certains arguent qu’il s’agit d’un effet du réchauffement climatique, d’autres qu’elles seraient la conséquence directe des pollutions causées par des activités industrielles maritimes au large du Brésil, ou des effets de la déforestation.

Mais le cru 2015 est particulièrement alarmant. Cette année, l’algue a été qualifiée de "visiteur indésirable" par l’organisation du tourisme des Caraïbes. Riches en hydrogène sulfuré (H2S), les algues une fois échouées et en décomposition sur les plages dégagent sur les littoraux des odeurs "d’œuf pourri" faisant fuir les touristes.

Mais qu’en est-il des Guadeloupéens en première ligne ? France 24 a reçu de nombreux témoignages d’habitants désemparés face à l’ampleur du phénomène. En voici trois, qui proviennent des zones les plus touchées de l’île.

"J’ai des baisses de vision et des troubles respiratoires"

Jean-Louis Surjous a 58 ans. Il habite près de la plage des Galbas à Sainte-Anne, où il tient une entreprise de dépannage informatique. Depuis trois ans, le lieu est régulièrement touché par un afflux de sargasses.

Je vis à 50 mètres de la plage, à un endroit où les sargasses s’échouent en masse. Le gaz incolore qu’elles dégagent nous pourrit la vie. Tout le matériel informatique devient défectueux : on observe une corrosion au niveau des métaux dans les composants électroniques qui noircissent.

Photo de la tuyauterie chez Jean-Louis Surjous. Le gaz H2S a noirci la robinetterie.

Parmi mes propres affaires, j’estime que j’ai perdu environ 3 000 euros à cause des gaz : ils ont détruit les composants de ma télévision, de mon ordinateur, et altéré le fonctionnement de ma climatisation. Il y a quelques jours, c’est même mon frigo qui a lâché, rongé par les effets du gaz. Sans parler des robinetteries et des tuyaux qui sont complètement noircis.

Trois pièces de cinq centimes ont été mises au contact des sargasses par Jean-Louis Surjous. La première au bout d'un jour d'exposition, la seconde trois jours et la dernière une semaine

Mais tout cela n’est que matériel. Ma principale inquiétude, c’est qu’à mon âge, je sens ma santé se détériorer. J’ai des maux de tête et des nausées en permanence. Un médecin m’a diagnostiqué une baisse du niveau de vision et des troubles respiratoires. Ce sont des effets à court terme connus, mais à long terme, on n’a aucune idée de quelle pathologie cela peut déclencher.

Les effets sur la santé après une exposition prolongée au H2S dégagé par les sargasses sont incertains. Certains témoins joints par France 24 affirment que l'exposition prolongée à ces gaz leur aurait provoqué une infection du foie ou de l’intestin.

Jusqu’ici, aucune étude n’a pu établir de lien avec ces pathologies. Pour autant, l’Agence régionale de santé (ARS) mène actuellement de nouvelles recherches dont les conclusions n’ont pas encore été rendues publiques.  "Elles prendront du temps ", explique Patrick Saint-Martin, de l’ARS Guadeloupe, avant d’ajouter : "Je préfèrerais un ramassage des algues avant même de pouvoir se demander si elles ont des conséquences sur la santé".

"Les sargasses vont peut être me mettre au chômage"

Émeline Truchet a 32 ans et est gérante d’un club de voile à Sainte-Anne.

Des actions de nettoyage ont eu lieu sur la plage de Sainte-Anne, mais les algues ont été entassées non loin de mon club de voile. Au bout de quelques semaines, on a constaté qu’un de nos deux catamarans était complètement détérioré : tout le plastique a été rongé, une partie du bateau oxydé. Pour celui qui était en état, impossible de le porter jusqu’à l’eau en passant au dessus des algues qui flottaient près du bord.

J’ai réussi à trouver une solution temporaire pour continuer mes activités sur une autre plage durant l’été. Mais en septembre, je devrai retourner sur la plage de Sainte-Anne, où il y a toujours autant d’algues. La nouvelle saison de voile commence en septembre et je ne peux pas dire à mes abonnés, ou à ceux qui souhaiteraient s’abonner, si cela sera possible. Les sargasses vont peut être me mettre au chômage.

Un des catamarans d'Émeline Truchet, endommagé par les émanations de gaz provenant des sargasses. Photo Jean-Louis Surjous.

"Qui voudrait manger dans notre restaurant alors que ça pue l’œuf pourri ?"

Roméo Rambinaising est gérant d’un restaurant sur une plage de la Porte d’Enfer, considérée comme l’une des plus touchées par l’afflux de sargasses.

Nous sommes fermés depuis le début du mois de juin et au moins jusqu’en octobre. C’est un gros coup dur pour nous, car même si ce n’est pas la haute saison [qui démarre en décembre en Guadeloupe, NDLR], nous avons généralement beaucoup de clients aux alentours du 15 août et pour les vacances. Sur l’année 2015, on est déjà assuré d’avoir une diminution de notre chiffre d’affaire de 50 % par rapport à 2014, soit environ 100 000 euros de pertes. On est fataliste, car honnêtement, qui voudrait manger dans un restaurant alors que ça pue l’œuf pourri ?

Jusqu’à présent, ça a été le silence total, jusqu’à qu’on reçoive il y a quinze jours une équipe d’une dizaine de personnes qui sont venues nettoyer manuellement la zone, sans aucun tractopelle. On a le sentiment que la réponse est ridicule par rapport à l’ampleur de la tâche.

Une "brigade verte" a été dépêchée par la mairie de Porte d'Enfer pour nettoyer la plage des sargasses. Une réponse saluée mais jugée "insuffisante" par Roméo Rambinaising.

Interpellée sur le sujet, la ministre de l’Outre-mer, George-Pau Langevin, a indiqué que le dossier des sargasses ne répondait pas aux conditions précisées par le ministère de l'Intérieur pour bénéficier de la qualification de "catastrophe naturelle "et donc d’indemnisation par les assurances. Cependant, le ministère a pour l'heure débloqué pour les autorités guadeloupéennes mais aussi martiniquaises environ 2 millions d’euros pour lancer un plan "anti-sargasses" de long terme.

Lors d'un sommet exceptionnel à Barbades mardi 18 aout, un porte-parole de l'Université des Indes occidentales a expliqué qu'il faudrait au moins "120 millions de dollars (environ 108 millions d'euros) et l'intervention de 100 000 personnes" pour régler la question des sargasses à l'échelle internationale.

Vous aussi vous êtes confrontés au problème des sargasses dans les Antilles ? Envoyez nous vos photos et vos témoignages à observateurs@france24.com !

Cet article a été rédigé par Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste à France 24.