ESPAGNE

La mort d’un vendeur ambulant attise la colère de Sénégalais en Espagne

Ce Sénégalais montre une photo de son compatriote décédé le 11 août quelques heures plus tôt, lors d'une opération policière. Crédit : Robert Bonet.
Ce Sénégalais montre une photo de son compatriote décédé le 11 août quelques heures plus tôt, lors d'une opération policière. Crédit : Robert Bonet.

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Un Sénégalais est décédé lors d’une opération policière ciblant les vendeurs ambulants de contrefaçons à Salou, dans le nord-est de l’Espagne, le 11 août. Des affrontements ont ensuite éclaté entre les forces de l’ordre et les membres de la communauté sénégalaise. Pour ces derniers – qui estiment être régulièrement victimes d’abus policiers – la mort de leur compatriote est la goutte d’eau ayant fait déborder le vase.

Mardi 11 août, vers 6 heures du matin, les Mossos d’Esquadra – les policiers catalans – ont perquisitionné trois domiciles dans cette station balnéaire située à une centaine de kilomètres au sud de Barcelone. Selon les autorités, cette opération visait un groupe d’individus ayant importé près d'une tonne d’articles de contrefaçon, en provenance de Turquie ou encore du Royaume-Uni, depuis le mois d’avril. Lorsque les forces de l’ordre sont entrées dans son appartement, au troisième étage, un Sénégalais de 50 ans a sauté par la fenêtre, selon les policiers. Il est mort sur le coup.

Ce drame a provoqué la colère de la communauté sénégalaise, qui compte plus de 1 200 membres à Salou, selon les chiffres officiels. Environ 200 d’entre eux se sont rapidement réunis sur place, où ils ont affronté les forces de l’ordre à coups de jets de pierre, de chaises et de tables, brisant les vitres de certains de leurs véhicules. Ils ont également bloqué la voie ferrée qui se trouvait à proximité durant plusieurs heures, notamment à l’aide de bennes à ordures. Vingt-quatre personnes – dont 16 policiers – ont été blessées, et 12 autres ont été arrêtées.

Affrontements entre Sénégalais et forces de l'ordre à Salou, le 11 août 2015. Vidéo postée sur Youtube.

Le Sénégalais qui est décédé vivait depuis plus de sept ans à Salou, selon certains de ses compatriotes. Interrogé par France 24, l’un d’eux – qui connaissait le défunt – a expliqué qu’il était devenu vendeur ambulant lorsque la crise économique avait éclaté en Espagne.

"Pour les Sénégalais, des zones d'ombre persistent dans cette affaire"

Robert Bonet est un photojournaliste vivant à Barcelone. Il est arrivé à Salou en milieu de journée, où il a pu discuter avec les vendeurs ambulants sénégalais.

Quand je suis arrivé sur place, la situation s’était déjà calmée, même s’il y avait encore des tensions. Quelques policiers avaient été désignés pour aller discuter avec les Sénégalais afin qu’ils quittent les lieux. Mais ils ne voulaient pas partir tant que ceux arrêtés quelques heures plus tôt n’étaient pas libérés. Un diplomate sénégalais est même venu sur place pour essayer de les calmer, mais ils l’ont chassé des lieux. [Il aurait même reçu un coup de poing, selon le journal "El Pais", NDLR.]

Plusieurs Sénégalais portaient également des pancartes pour dénoncer le comportement des "Mossos", qu’ils accusent d’être responsables de la mort de leur compatriote. Au final, ils ont dégagé la voie ferrée dans la soirée, lorsque les personnes arrêtées ont été remises en liberté.

Crédit : Robert Bonet.

Les Sénégalais m’ont raconté que les policiers avaient essayé d’emmener le corps de l’homme décédé avant l’arrivée de la police judiciaire sur les lieux. Ils ont donc tenté de les en empêcher. C’est à partir de ce moment-là que ça aurait commencé à chauffer. [Cette version rejoint celle du journal "El Pais", NDLR.]

"Les Sénégalais ne comprennent pas pourquoi leur compatriote aurait sauté par la fenêtre"

Ils ne comprennent pas pourquoi leur compatriote aurait sauté par la fenêtre. Tous les vendeurs ambulants savent comment réagir en cas d’intervention policière : ils savent qu’ils doivent rester calmes, que leurs marchandises vont être saisies et qu’ils peuvent être emmenés au commissariat, dans le pire des cas. C’est ce qu’il se passe tout le temps. Il n’y a pas d’expulsions par exemple lors de ce type d’opérations, même si la plupart des vendeurs ambulants sont sans papiers. Les Sénégalais soupçonnent les policiers d'avoir poussé leur compatriote...

"Les putains de Mossos (chiens) ont tué un noiraud pour un sac". Crédit : Robert Bonet.

Ils estiment également que des zones d’ombre persistent dans cette affaire. Tout d’abord, cette opération n’a pas été filmée par les policiers. C’est étrange, car c’est ce qu’ils font habituellement lorsqu’ils réalisent des perquisitions chez les gens. [Il ne s'agit toutefois pas d'une obligation. Les "Mossos" ont d'ailleurs précisé qu'ils "ne filmaient pas toutes les interventions policières", partant du principe qu'ils faisaient "bien les choses" et qu'ils n'avaient pas besoin "de démontrer [leur] innocence, NDLR.]

De plus, les Sénégalais affirment que le secrétaire judiciaire – chargé de superviser les perquisitions – n’était pas présent dans l’appartement où l’homme a sauté par la fenêtre lorsque les policiers sont entrés, ce qui est contraire à la loi. [Les "Mossos" ont reconnu que le secrétaire judiciaire se trouvait encore dehors à ce moment-là, NDLR.]

"Les Sénégalais estiment être victimes d’abus de la part des policiers"

Visiblement, ce décès est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, car plusieurs Sénégalais m’ont fait part de leur ras-le-bol vis-à-vis des abus de pouvoir commis par les policiers. D’après eux, ils leur disent parfois : "On va te laisser tranquille si tu nous donnes la moitié de tes marchandises." Puis ils se les répartissent entre eux. [Selon le journal "El Diario", lorsque les policiers saisissent des articles contrefaits, ils ne donnent pas toujours aux vendeurs le document officiel attestant de ce qui a été saisi, NDLR.] Les Sénégalais estiment que les policiers les traitent mal, alors qu’ils leur achètent leurs marchandises lorsqu’ils sont en civil !

"Les véritables hors-la-loi sont les Mossos." Crédit : Robert Bonet.

D’une manière générale, beaucoup de gens ici achètent des articles de contrefaçon. Ça ne les dérange pas, d’autant plus qu’ils savent que les Sénégalais font ça pour gagner leur vie, car ils n’ont pas le choix.

Une enquête a été ouverte par la police catalane, ainsi que par le "Síndic de Greuges de Catalunya", l'institution chargée de défendre les droits des citoyens par rapport aux abus commis par les autorités en Catalogne.

Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.