Mobilisation place Tahrir à Bagdad vendredi 7 août 2015. Source.

Depuis plusieurs semaines, des centaines de milliers d’Irakiens manifestent tous les vendredis dans les rues de Bagdad et du sud du pays pour dénoncer la corruption, l’incompétence de la classe politique et réclamer une amélioration des services publics. Une contestation sans précédent qui s’exprime et s’organise sur des bases non confessionnelles.

"Le confessionnalisme est mort ", "Ni chiite, ni sunnite, mais laïque", "Au nom de la religion, ils nous volent" : ce sont des slogans qu’on a pu lire sur des pancartes ou entendre scander ici ou là parmi la foule réunie sur la place Tahrir de Bagdad pour exprimer son mécontentement face à la politique du gouvernement de Haïdar al-Abadi.

"Le confessionalisme est mort", brandit le jeune manifestant. Source.

Cette mobilisation, initiée il y a maintenant trois semaines par un groupe de jeunes activistes sur les réseaux sociaux, ne cesse de grossir. Nombreux sont ceux qui, fatigués par le système politique en place et des services publics en piteux état, ont répondu à l’appel de ce mouvement spontané, bravant ainsi l’insécurité qui règne dans les rues irakiennes. Les manifestations ont commencé mi-juillet à Basra, où la mort du jeune manifestant Muntather al-Halfi aux mains des forces de l’ordre a servi de catalyseur au mouvement de contestation. "Après Basra, c’était au tour des habitants de Nasiriya, de Diwaniya, puis de Bagdad de se mobiliser", précise Wadood Haddad, écrivain et universitaire irakien.


Photo de Munthather al-Halfi qui était affichée à l'entrée de la place Tahrir. Source.

 
Radhia Oudjani, ancienne directrice de l’Institut français à Bagdad, seul institut culturel international situé en zone rouge de la capitale (quartiers considérés comme dangereux par opposition aux quartiers ultra sécurisés de la zone verte), souligne l’importance de ce mouvement: "La société civile irakienne reprend ses droits. Avant, la vie s’organisait par quartier. Les gens étaient repliés chez eux, ils avaient peur à la fois de s’exprimer et de circuler dans les rues, théâtres de tant d’attentats. Les mobilisations s’organisaient essentiellement sur des bases confessionnelles – par exemple au sujet du projet de loi Al-Jaafari sur le statut personel des femmes chiites (qui aurait notamment autorisé le mariage des filles dès 9 ans - NDLR). Aujourd’hui, les gens expriment leur rejet du religieux sur le politique. Ils revendiquent ouvertement que leurs problèmes sont de nature sociale et exigent des réponses politiques".


"Au nom de la religion, on nous vole." Source.


"La classe politique n’a aucune idée des difficultés que nous éprouvons au quotidien"

Nibras Hashim, artiste irakienne, participe aux manifestations à Bagdad.

Nous sommes fatiguées des conditions dans lesquelles nous vivons en Irak. Et la classe politique n’a aucune idée des difficultés que nous éprouvons au quotidien. Certains responsables politiques ne vivaient pas en Irak pendant l’occupation américaine. D’autres se sont considérablement enrichis à cette période. Ils sont protégés par leurs privilèges et font peu de cas de notre situation. Nos droits fondamentaux, éducation, santé, logement, travail, nourriture, accès à l’eau potable, à l’électricité, sont bafoués depuis la chute du régime de Saddam Hussein il y a maintenant 12 ans.

Manifestations à Bagdad, vendredi 7 août 2015. Source. 

Imaginez par exemple que des enfants de trois ans en sont réduits à mendier dans la rue. C’est l’humanité des Irakiens qui est ainsi atteinte. Les gens s’étaient détournés de leurs besoins fondamentaux, en quelque sorte manipulés par l’argument du confessionnalisme. Ces manifestations sont un réveil de conscience. Signe de notre unité : pendant la manifestation, nous marchions tous ensemble, laïques ou non, nous ne formions qu’un et nul ne dominait.

"Libérez-vous de la peur, réclamez vos droits." Source.

Pendant les manifestations, beaucoup appelaient à un État de droit, ou reprenaient en cœur des slogans qui accusent le gouvernement et les parlementaires de voleurs et de menteurs et réclament le départ du vice-président Nouri al-Maliki. En tant qu’ancien Premier ministre et maintenant l’un des trois vice-présidents, ils le considèrent responsable du chaos qui règne actuellement en Irak et de la présence de l’organisation État islamique sur le territoire.

Personnellement, je suis descendue dans la rue pour revendiquer mes droits et ma présence en tant que femme et citoyenne irakienne. Les femmes place Tahrir sont de plus en plus nombreuses et je m’en réjouis. Les jeunes activistes laïques présents ont beaucoup contribué, me semble t-il, à cette atmosphère de respect et de fraternité.

Dimanche, le Premier ministre a proposé des mesures qui sont des premières étapes importantes. [Parmi les mesures proposées figurent notamment la suppression "immédiate des postes des trois vice-Premiers ministres et trois vice-présidents ", le remplacement des "quotas de partis et de confessions "par un système fondé sur l’expérience et les compétences, et une réduction "immédiate et globale" du nombre de garde du corps des responsables politiques, NDLR]. Ces propositions viennent d’être approuvées par le Parlement. Voyons si elles seront appliquées. Les mots ne suffisent pas, ils doivent trouver une traduction dans la réalité.

"De voir tous ces citoyens descendre dans la rue par milliers m’a redonné de l’espoir"

Albaqer Jafeer a lui aussi participé aux manifestations à Badgad.


C’est la première fois de ma vie que je participe à une manifestation. Au début, je n’étais pas très convaincu. Je n’avais que pour exemple les manifestations qui s’organisaient ces dernières années place Tahrir, où une dizaine d’activistes seulement étaient encerclés par des forces de sécurité plus nombreuses qu’eux. Pour moi, comme pour tant d’autres, le changement passait par les urnes : nous devions choisir entre le mauvais et le pire. Mais de voir tous ces citoyens descendre dans la rue par milliers dans le sud et le centre du pays m’a redonné de l’espoir.


Manifestation à Bagdad vendredi 7 août 2015. Source.

Moi, je ne me sens pas proche de la tendance laïque. Lors de la manifestation à laquelle j’ai participé, les activistes de tendance laïque réclamaient un État de droit, dans des termes que beaucoup d'autres participants ne comprenaient pas. Dans la même marche il y avait des gens qui remerciaient le dignitaire religieux Sistani  [l’Ayatollah chiite Ali al-Sistani a appelé le Premier ministre "à combattre d’une main de fer" la corruption, NDLR ]. Mais les manifestants laïques et religieux se retrouvaient sur un ensemble de demandes : des services publics pour tous et la fin de la corruption.


"Je veux une grande pancarte", brandissait avec humour Albaqer Jafeer lors de la manifestation, pour exprimer son désir de s'exprimer.


Nous pensions que Abadi apparaîtrait plus fort, qu’il ferait au moins l’annonce de ses réformes à la télévision, mais non, il n’a fait que publier un communiqué depuis son bureau. Les propositions vont dans le sens des demandes du peuple mais ce n’est pas suffisant. Une enquête doit être menée pour tenir responsables ceux qui ont détourné des fonds et laissé l’EI occuper l’Irak. À cause de cette nouvelle occupation, deux millions de personnes ont été déplacées et vivent dans une misère encore plus grande que les autres Irakiens, tandis que les dirigeants vivent dans de luxueuses maisons et palais. L’Irak a besoin de réformes plus importantes et profondes encore, pour que les intérêts du peuple priment sur ceux des dirigeants.


Un article écrit en collaboration avec Dorothée Myriam KELLOU, journaliste à France 24.