Si l’Iran est un pays majoritairement chiite, il compte également près de huit millions de sunnites. Pourtant, dans plusieurs villes comme Ispahan, Shiraz ou encore Masshad, cette minorité religieuse n’a pas le droit d’avoir ses propres lieux de culte. Construits dans le secret, certains sont même détruits par les autorités.

Selon les statistiques officielles, la population sunnite est passée de cinq à huit millions d’habitants en une vingtaine d’années, sur les 79 millions d’Iraniens que compte le pays. Près d’un million de sunnites vivent dans la seule province de Téhéran. Sur l’ensemble du territoire, il existe 47 291 mosquées chiites et 10 344 mosquées sunnites. La plupart des lieux de culte sunnites sont des petites salles dans des villages. En revanche, aucune mosquée n’est officiellement recensée dans les plus grandes villes du pays, comme à Téhéran.

Dans la capitale iranienne, les sunnites poussent les autorités à construire une mosquée depuis des années. En vain. La dynastie Pahlavi, qui dirigea l’Iran de 1925 à 1979, a toujours refusé d’accorder les permis de construction. Au moment de la Révolution islamique, en 1979, l’ayatollah Khomeini leur avait promis de leur construire une mosquée, mais il n’avait jamais tenu parole. Le clergé chiite a ensuite gagné en influence progressivement, réduisant à néant les espoirs de construction d’un édifice de prière destiné aux sunnites.

Ces derniers ont alors mis en place des lieux secrets afin de pouvoir prier. Il y aurait ainsi quatre à cinq salles secrètes dans la banlieue de Téhéran – impossibles à identifier de l’extérieur – selon des Observateurs iraniens.

Le 29 juillet 2015, les autorités ont démantelé certaines de ces salles, bien que leur nombre n’ait pas été communiqué. Les murs et le sol du plus grand lieu de culte underground, situé à Punak, dans l’ouest de la capitale, ont par exemple été détruits. La nouvelle a provoqué un tollé parmi les sunnites, les chiites, certains membres de partis politiques et activistes des droits de l’Homme. Molavai Abodlhamid, l’un des leaders de la communauté sunnite iranienne, a écrit une lettre au guide suprême, l’ayatollah Khamenei, et au président Hassan Rohani. Aucun d'eux n’a réagi pour l’instant.


"J’ai le sentiment que les conservateurs veulent pousser les sunnites à bout pour qu’ils réagissent"

Saeed est un membre influent de la communauté sunnite iranienne. Il vit à Téhéran et s’est rendu plusieurs fois dans la salle de Punak, détruite par les autorités.

Durant plusieurs années, les sunnites de l’ouest de Téhéran ont eu pour habitude d’utiliser un autre lieu de culte. Mais la police l’a fermé en 2011. Quelques mois plus tard, nous avons ouvert la salle de Punak. Nous l’avons utilisée jusqu’au 29 juillet, à 18 heures, avant que les autorités ne la saccagent. Nous sommes certains que les ordres viennent de hauts gradés de Téhéran. Beaucoup d’entre eux, très conservateurs, se moquent éperdument de la question des droits de l’Homme. Certains sont persuadés que les sunnites n’ont pas le droit d’avoir de lieux de culte dans un "pays chiite".



En parallèle, le gouvernement finance la construction de mosquées chiites dans des villages majoritairement peuplés de sunnites. C’est une violation claire de la Constitution iranienne. [Selon les articles 12 et 13 de la Constitution, toutes les branches de l’islam et du christianisme ont le droit d’avoir leurs propres lieux de cultes, tout comme les juifs ou encore les zoroastriens, NDLR.]

Tout le monde est conscient du problème, mais personne ne réagit. Le président Rohani, issu d’un gouvernement modéré, n’a pas l’intention de provoquer les conservateurs en prenant la défense des sunnites. J’ai le sentiment que les conservateurs veulent pousser la minorité sunnite à bout pour qu’elle réagisse. Si c’est le cas, ils utiliseront cet argument pour supprimer encore davantage de lieux de culte.



Après la destruction de la salle de Punak, un journal a publié la réaction du délégué iranien au "Forum mondial pour la proximité des écoles islamiques", nommé par les membres du bureau de l’ayatollah :

Nous allons poursuivre les auteurs de ces destructions et mener une enquête. Ceux qui ont fait cela font du mal au monde islamique, qu’ils soient conscients ou non de leurs actes. Cependant, nous soulignons qu’il s’agit d’un acte isolé, et qu’il ne faut pas considérer toutes les autorités ou notre "leader méritant" comme responsables.

Selon Hasan Fereshtian, spécialiste en théologie et en politique iranienne, contacté par France 24, l’Iran aurait peur qu’il y ait de plus en plus de salafistes dans le pays, une branche de l’islam fondamentaliste. "Les conservateurs du gouvernement assimilent sunnites et salafistes, de même qu’ils font l’amalgame entre salafistes et membres de l’organisation de l’État islamique", indique-t-il. "Par ailleurs, les sunnites sont perçus comme des rivaux potentiels sur le plan politique", ajoute-t-il.


Cet article a été écrit en collaboration avec Ershad Alijani (@ErshadAlijani), journaliste à France 24.