ARABIE SAOUDITE

Des images de prisonniers en train de se droguer embarrassent l’Arabie saoudite

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Des détenus en train de se piquer dans une prison d’Arabie saoudite : au moment de leur diffusion sur les réseaux sociaux en juin dernier, ces images avaient fait scandale. Pour couper court à toute polémique, les autorités saoudiennes avaient rapidement réagi et affirmé qu’il s’agissait de prisonniers… s’injectant de l’insuline. Notre Observateur, un militant des droits de l’Homme, a mené l’enquête et conteste la version officielle.

Les deux vidéos ont filtré le 13 juin dernier de la prison de Briman, à Djeddah.

Sur la première, un homme vêtu d’un t-shirt et d’un pantalon vert s’injecte un produit dans la cuisse à l’aide d’une seringue. Un deuxième détenu s’approche de la caméra et lance : "Il n’y a pas de changement. Il y a des amphétamines, des drogues, du hachich, tout ! Des téléphones à 3 000 rials, tout !"

Une deuxième vidéo montre un groupe de détenus assis en cercle. La tête entourée d’un pansement, un des prisonniers lance au détenu qui filme avec son téléphone : "Tu peux filmer, je m’en fous !" Il mélange une poudre avec une substance, puis charge la mixture dans plusieurs seringues qu’il distribue à ses codétenus. Les prisonniers s’injectent ensuite mutuellement le produit, dans l’avant-bras et les pieds.

Après la diffusion de ces images, la police anti-drogue a annoncé avoir lancé une enquête. Vingt-quatre heures après, elle a annoncé dans un tweet que les vidéos montraient des détenus atteints de diabète en train de s’injecter de l’insuline. Elle a dénoncé dans la foulée une tentative malveillante visant à nuire à la réputation du directeur de la prison.

ALQST for Human Rights, une ONG saoudienne de défense des droits de l’Homme, a enquêté pendant deux mois sur l’usage de la drogue dans les prisons saoudiennes. Elle vient de publier un rapport sous forme de vidéo qui bat en brèche la version des autorités.

"L’insuline ne s’injecte pas dans les veines"

Yahia Assiri est membre de ALQST for Human Rights. Il vit exil au Royaume Uni.

Nous avons demandé à des spécialistes et des médecins, notamment du Collège royal de médecine en Angleterre, d’analyser ces images. Et ils nous ont affirmé que la version selon laquelle les prisonniers s’injectaient de l’insuline était improbable.

Sur la vidéo, les prisonniers se servent d’une poudre qu’ils mélangent à un liquide. Or l’insuline ne se présente pas sous forme de poudre mais de liquide et elle n’est pas mélangée à un autre produit. On voit aussi les détenus s’injecter la substance dans les veines au niveau des pieds et de l’avant-bras. En fait, l’insuline est injectée en sous-cutané, jamais dans les veines.

D’autre part, il est très inhabituel qu’un patient atteint de diabète se fasse une injection d’insuline sans mesurer la dose avec exactitude. Il est encore plus rare de voir des diabétiques se partager les seringues, cela représente un gros risque de transmission de toutes sortes de virus et de maladies.

À l’époque des faits, les autorités avaient tout de suite nié ce qui sautait pourtant aux yeux. Elles voulaient calmer le jeu. Or on vient d’apprendre que le directeur des prisons de Djeddah, Ahmad al-Chahrani, a été limogé la semaine dernière. Deux officiers pénitentiaires ont également été transférés dans d’autres prisons à la suite de mesures disciplinaires.

Traduction du tweet : "L’insuline s’injecte avec un angle de 90 degrés, sous la peau et pas dans les veines. Arrêtez de vous moquer de nous."

Nous sommes en contact avec des détenus d’opinion dans différentes prisons d’Arabe Saoudite, et ils nous disent que toutes sortes de drogues se vendaient dans ces établissements, notamment à la prison de Briman à Djeddah et celle de Malaz à Riadh.

Des gardiens de prison nous ont également affirmé que certains de leurs collègues étaient impliqués dans ces trafics. Des témoignages corroborés par un militant des droits de l’homme - dont je préfère taire l’identité pour sa sécurité – qui est actuellement en train de purger une peine sur place. Ce militant m’a récemment raconté qu’il a été un jour voir le directeur de la prison pour l’informer que la drogue circulait en grande quantité. De retour dans sa cellule, ces codétenus ont tenté de l’agresser. Pour leur échapper, il est resté enfermé plusieurs heures dans les toilettes. Plus tard, un gardien de prison lui a dit qu’un de ses collègues l’avait dénoncé aux prisonniers. Ce détenu politique a depuis été transféré dans une autre pison parce que sa vie était en danger.

"Il faut que les autorités saoudiennes fassent preuve de transparence"

Il est clair que les autorités pénitentiaires en Arabie Saoudite sont dépassées par ce phénomène. Mais au lieu de prendre le problème à bras le corps, elles choisissent le déni.

Il faut que les autorités saoudiennes fassent preuve de transparence. Elles doivent permettre aux ONG des droits de l’homme de pénétrer dans les prisons et de participer aux enquêtes. " 

Au cours des derniers mois, plusieurs vidéos dénonçant notamment la surpopulation et l’insécurité dans les prisons saoudiennes ont filtré sur internet. Fin 2013, une vidéo montrant un prisonnier en train d’être humilié par des codétenus dans la prison de Briman avaient suscité une vague d’indignation sur les réseaux sociaux.