ÉTATS-UNIS

Les "mamans en rose" contre les gangs de Chicago

Première "patrouille" dans le quartier d’Englewood, à Chicago, le29 juin 2015. Photos publiées sur la page Facebook "Mother Against Senseless Killings" ("Mères contre les tueries insensées").
Première "patrouille" dans le quartier d’Englewood, à Chicago, le29 juin 2015. Photos publiées sur la page Facebook "Mother Against Senseless Killings" ("Mères contre les tueries insensées").

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Dans les quartiers sud de Chicago, les fusillades sont monnaie courante, notamment l’été. Pour faire taire les armes, des mères vêtues de rose ont décidé de prendre les choses en main. Patrouilles, distribution de nourriture, échanges avec les jeunes… Et ça marche.

À Chicago, quinze personnes ont été blessées par balles entre dimanche après-midi et lundi matin, selon la police. Bien que la ville compte 77 quartiers, au moins six de ces incidents se sont produits à Englewood. L’une des victimes est une petite fille de 5 ans, qui se trouve dans un état critique après avoir été touchée à la jambe.

Les habitants d’Englewood sont habitués à entendre des coups de feu, car leur quartier est l’un des plus dangereux des États-Unis. Mais depuis que le groupe des "Mères contre les tueries insensées" ("Mother Against Senseless Killings" - MASK) a commencé à œuvrer dans la zone, le 29 juin dernier, le nombre de fusillades a diminué de façon drastique. À la mi-juillet, le chef de la police Garry McCarthy a même reconnu que cette baisse était en partie due au travail du MASK.

Ce groupe de mères, vêtues de T-shirts roses, réalisent des patrouilles, distribuent de la nourriture gratuite et sont à l’écoute des habitants d’Englewood – des actions qui ont déjà un impact dans le quartier.

Les habitants d’Englewood surnomment les mères du MASK les “chemises roses". Tamar Manasseh (photo) explique qu’elles ont choisi une couleur vive afin d’être bien visibles. Photo publiée sur la page Facebook du MASK.

"Le plus compliqué à gérer, ce ne sont pas les jeunes, c’est la police"

Une femme, âgée de 34 ans, Lucille Barnes, a été tuée à cet endroit. Les mères du MASK ont commencé leur travail dans le quartier le 29 juin, quelques jours après sa mort.

Tamar Manasseh est à l’origine du MASK. Le 29 juin dernier, elle et six autres mères se sont installées à l’angle d’une rue à Englewood, où elles ont commencé à cuisiner. Quelques jours plus tôt, une femme avait été tuée par balle dans le quartier, faisant craindre des représailles.

Le 29 juin, si ça n’avait pas fonctionné – par exemple si les violences avaient continué pendant la soirée – j’aurais tout remballé. Mais il ne s’est rien passé. Donc ça m’a motivée à continuer.

À Englewood, il n’y a pas de bonnes écoles et de nourriture saine, se loger est problématique, et la ville ne fournit pas les mêmes services que dans les autres quartiers. En fait, tout est problématique ici. Si on ne meurt pas à cause de la violence, on essaie de partir. C’est une zone complètement laissée-pour-compte.

Je ne veux pas déménager car j’aime les gens ici. Les enfants s’amusent dehors et les vieilles dames jouent aux cartes devant les maisons. Donc je me suis dit que je pourrais peut-être essayer de les aider, car ça me fait mal de les voir souffrir.

"Notre stratégie est tout simplement de distribuer de la nourriture"

Avec le MASK, notre stratégie est tout simplement de distribuer de la nourriture. Quand c’est gratuit, ça attire tout le monde, même les durs à cuire. L’intérêt, c’est que les gens doivent attendre pendant qu’on cuisine, ce qui nous laisse le temps d’avoir de vraies conversations avec eux. On reste là de 15 h à 21 h.

L’odeur des hot dogs a attiré ce jeune d’Englewood, le 2 août dernier.

Comme je suis souvent assise ici, en train de me mettre du vernis à ongle tout en surveillant le quartier, ça fait rire les gens. Mais c’est un signe fort, car ça veut dire : "Je suis à l’aise ici. Je n’ai pas peur de vous et je vous fais confiance. Je sais que vous ne laisserez personne venir ici pour jouer les trouble-fêtes et m’empêcher de me vernir les ongles." L’amour se base sur la confiance. Je veux qu’ils me voient comme une maman ou une grande sœur.

Le fait qu’on porte un T-shirt rose est également important, car c’est une sorte d’uniforme. Il faut que les gens nous voient bien et qu’ils sachent qu’on est là, en train de surveiller le quartier. Les enfants nous appellent les "chemises roses".

Everloyce, membre du MASK, parle avec un habitant d’Englewood, le 29 juin.

"C’est un endroit sûr"

Le coin de rue où on travaille ressemble à un centre communautaire en plein air, où on peut manger et faire du sport. Les jeunes viennent désormais vers nous. Tous les gens vivant à proximité viennent également nous voir, car c’est un endroit sûr. On sait que personne ne va tirer ici, car les jeunes nous protègent. Par exemple, ils disent à leurs amis de ne pas vendre de la drogue ou porter des armes ici. On le voit : pour agir, il faut vraiment être présent dans la rue.

Maintenant, les jeunes se confient à nous. Ils nous parlent de leurs rêves. L’un d’eux nous a dit qu’il voulait faire des films. Un autre veut devenir chef cuisinier… Le fait de rejoindre un gang a longtemps été la seule option pour eux. Mais, désormais, beaucoup d’entre eux disent qu’ils ne veulent pas faire ça. Ils voudraient travailler.

Les gens nous parlent de leurs problèmes. Par exemple, des filles sont venues nous demander des couches pour leur bébé… En leur parlant, on comprend mieux pourquoi certains ont sombré dans la violence.

Les mères du MASK parlent avec des habitants d’Englewood, le 29 juin.

Le 22 juillet, les mères du MASK se sont rassemblées au coin d'une rue, à Englewood.

"Je voulais que l’on fasse le lien entre la police et les habitants, mais ce n’est pas possible"

Je pensais que le plus compliqué à gérer serait la violence, les jeunes… Mais c’est en fait la police. Quand on fait des patrouilles, on prévient toujours les chefs de la police, et ça ne leur pose pas de problème. Mais la communication avec les agents sur le terrain est catastrophique.

L’un d’eux m’a déjà dit de "dégager" du coin de la rue. Une autre fois, on était en train de chanter "Joyeux anniversaire" à un enfant, quand un policier est arrivé en voiture et nous a fait un doigt d’honneur.

Il faut faire attention, car les choses peuvent très vite dégénérer. Une fois, un policier a accusé un jeune de 14 ans d’avoir dit "N**** la police !", puis tout s’est enchaîné très vite. Le jeune a été plaqué contre une voiture et quatre autres véhicules de la police sont arrivés. Tout le monde criait. Si je n’étais pas intervenue, ça aurait vraiment pu dégénérer. La semaine dernière, un homme non armé a été tué par la police à Englewood…

Je voulais que l’on fasse le lien entre la police et les habitants, mais ce n’est pas possible. Je dis souvent aux jeunes que je suis là pour les protéger d’eux-mêmes et de toute menace extérieure, dont la police.

"L’un des jeunes m’a dit : ‘Si vous ne veilliez pas sur le quartier, il n’y aurait peut-être pas un mort, mais dix morts’"

À chaque fois qu’il y a des tirs, ça me fait très mal. L’un des jeunes m’a dit : "Si vous ne veilliez pas sur le quartier, il n’y aurait peut-être pas un mort, mais dix morts". Ce n’est pas très réconfortant, car j’aimerais qu’il n’y ait plus aucune victime, mais je suis fière de ce qu’on réussit à faire.

Le programme va continuer jusqu’à la Fête du travail [le 7 septembre aux États-Unis, NDLR], mais on essaie de trouver un lieu en intérieur, pour continuer cet hiver.

Afin d’en savoir plus sur la vie dans le quartier d’Englewood, vous pouvez consulter le hashtag #goodinenglewood sur Twitter.

Cet article a été écrit en collaboration avec Brenna Daldorph (@brennad87), journaliste à France 24.