Depuis trois semaines, les autorités du Zhejiang, province du sud-est de la Chine, décrochent les croix au sommet des églises, jugées trop visibles. Face à cette répression, des chrétiens de la région répondent pacifiquement en accrochant des croix artisanales à leurs fenêtres ou dans leur voiture.

Fin mai, le gouvernent du Zheijang a publié une nouvelle réglementation selon laquelle les croix surplombant les toits des églises devront être retirées et placées sur la façade des églises, avant septembre. Il est également prévu de restreindre leur taille, la surface de la croix ne devant pas dépasser un vingtième de celle du bâtiment. Les églises devront par ailleurs adopter un "style architectural chinois".

De nombreux décrochages de croix ont eu lieu depuis début juin à Wenzhou, une riche ville portuaire du Zhejiang, qui compte l'une des plus importantes minorités chrétiennes de Chine, avec 1,2 millions d’habitants - soit 10 % de sa population. Pour manifester leur désaccord, des chrétiens de la ville se sont mis à fabriquer eux-mêmes des croix en bois, qu’ils ont peintes en rouge. Accrochées sur la vitre de leur maison, dans leur voiture, portées comme une broche, elles sont devenues un symbole de défiance envers le pouvoir local.

Photo postée sur Weibo par un chrétien vivant à Wenzhou.

Fin 2013, les autorités du Zhejiang, inquiètes de l’expansion de la religion chrétienne, avaient déjà essayé de "rectifier" des églises, en lançant une campagne visant des "constructions illégales dans les zones industrielles". C'est ainsi que l’église monumentale [dont la construction avait duré plus de dix ans et coûté plus de 30 millions de yuans (4 millions d’euros), NDLR] de la province de Sanjiang, jugée "illégale", avait été détruite, marquant le début d’une brutale répression.

Église reconnue et églises "souterraines"

Face au durcissement des autorités, les manifestations se multiplient depuis un mois. Il y a deux types d’églises chrétiennes en Chine : certaines sont contrôlées par l’Association catholique patriotique chinoise, qui émane du Parti communiste et n’est pas reconnue par le Vatican. Ce sont les seules reconnues par l’État. En parallèle, un réseau d’"églises souterraines", souvent familiales, prospère en dehors des organisations officielles et pourrait regrouper plus de 60 millions de personnes.

Les représentants de l’Église catholique officielle chinoise ont exprimé pour la première fois publiquement leur indignation face à cette nouvelle campagne de répression. Dans une lettre ouverte publiée cette semaine, des prêtres de Whenzou ont ainsi appelé tous les chrétiens de Chine à se rassembler contre le programme des autorités.

La croix de l'église catholique Ma Bu Gao Sha à Pingyang a été décrochée le 31 juillet 2015, Vidéo postée sur Twitter par notre Observateur T.

"Une église de 'style chinois', ce n’est plus une église"

Zhang est pasteur à Pingyang, une banlieue à Wenzhou, dans une église reconnue. Il a lancé un appel pour que les chrétiens de Wenzhou fabriquent leurs propres croix en signe de protestation pacifique.

Il y a au total une trentaine d’églises dans ma ville, et les croix sur ces églises seront toutes retirées avant septembre. Pour l’instant, la campagne se concentre sur ma région, mais je pense que toutes les églises de Chine vont bientôt subir cette répression.

Dans les églises catholiques encadrées par le parti, on doit déjà chanter des chants communistes avant la messe. La nouvelle réglementation est ridicule. Désormais, les églises devront être conformes à l’idéologie communiste et au style chinois. Mais une église au style chinois, ce n’est plus une église. Une église sans croix qui la surplombe, ça n’a aucun sens. Les autorités parlent de "christianisme à la chinoise" comme elles parlent du "socialisme à la chinoise", le terme officiel promu par le parti. Cette campagne est pour moi le début d’un contrôle total des pratiques religieuses des Chinois.

Il y a certaines églises qui avaient déjà été démolies à la suite de la campagne de "rectification". Mais avant cela, le processus d’obtention de l’autorisation de construire un lieu de culte était déjà corrompu. On doit faire une demande auprès des autorités locales. Mais on cherche clairement à nous décourager en nous attribuant souvent un terrain trop petit ou très excentré. Souvent, avec un peu de réseau et d’argent, les églises arrivent toutefois à obtenir un terrain plus vaste, mieux placé et le droit de construire une édifice plus grand. C’est le seul moyen de faire construire une église convenable ici. Tout ça pour qu'ils décident que ces édifices sont  finalement "illégaux". Les autorités interprètent la règlementation selon leur humeur et il n’y jamais eu de vote ni de consultation avant son entrée en vigueur.


La croix de l'église He Bian à Pingyang a également été retirée le 31 juillet 2015. Images postées sur Twitter par notre Observateur T.

"Les chrétiens 'non reconnus' sont obligés de limiter leur croyance à leur vie privée"

T. est missionnaire au sein d’une église non reconnue.

En Chine, les chrétiens qui ne fréquentent pas des églises reconnues par l’État se regroupent dans des églises dites "familiales" : ce sont quelques familles qui se retrouvent dans une maison pour célébrer la messe. Ils n’ont aucun lien avec le Parti, mais n’ont pas le droit d’avoir une église.

Mais à Wenzhou, la situation est différente : ici, la communauté chrétienne est tellement importante qu’il est permis de construire des églises qui ne dépendent pas de l’Association catholique patriotique chinoise. C’est aussi parce que c’est une ville riche, où la pratique religieuse n’est pas la priorité des autorités. Par ailleurs, il y a une forte diaspora chrétienne de Wenzhou à l’étranger, qui fréquentait ces églises non reconnues ici et qui pourrait faire pression sur les autorités si elles touchaient aux églises non reconnues.

Mais en dehors de Wenzhou, pratiquer le christianisme hors des églises officielles est très difficile. Moi, en tant que missionnaire, tout ce que je dis est surveillé. Mon numéro est sur écoute, mes comptes Weibo [le principal réseau social chinois, NDLR] et Wechat sont censurés. De manière générale, les chrétiens "non reconnus" sont obligés d’être discrets et de limiter leur croyance à leur vie privée.


Manifestation de membres des églises catholiques de Wenzhou devant la mairie de la ville.Photo postée sur Weibo par le pasteur d'une église catholique.

Il y aurait aujourd’hui environ 100 millions de chrétiens en Chine, soit 7 % de la population et 13 millions de plus que les membres du Parti communiste (86,6 millions). Les pratiques religieuses sont autorisées par la Constitution chinoise de 1987 mais elles sont en réalité très encadrées par le Parti communiste. Toutes les organisations religieuses doivent être approuvées et enregistrées par le Parti et les rassemblements religieux se déroulent souvent sous surveillance. Selon China Aid Association, une ONG américaine spécialisée dans la liberté de culte en Chine, plus de 1 200 églises chinoises ont été contraintes de décrocher la croix de leur clocher dans l’ensemble du pays depuis 2013.

Cet article a été écrit en collaboration avec Weiyu Tsien (@WeiyuQ), journaliste à France 24.