SALVADOR

Dans le sang, les gangs "maras" imposent leur loi dans les transports au Salvador

En raison de la grève des bus, les Salvadoriens ont cherché d'autres moyens de se déplacer. Photo postée le 29 juillet sur Twitter par @Williamwma.
En raison de la grève des bus, les Salvadoriens ont cherché d'autres moyens de se déplacer. Photo postée le 29 juillet sur Twitter par @Williamwma.

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Au Salvador, les "maras"– des gangs armés présents dans une grande partie de l’Amérique latine – ont contraint les chauffeurs des transports publics à cesser de travailler depuis le lundi 27 juillet, pour faire pression sur le gouvernement. Une grève forcée, attestant de leur capacité de nuisance, explique notre Observateur.

Selon le gouvernement salvadorien, ce sont deux chefs de la mara Barrio 18 – née à Los Angeles dans les années 1960 – actuellement sous les barreaux, qui sont à l’origine de cette grève, touchant la capitale et d’autres villes du pays. Elle n’est pas la première du genre : en 2010 déjà, les maras Salvatrucha et Barrio 18 avaient imposé une grève similaire pendant trois jours.

Le 24 juillet dernier, le groupe criminel a contacté les compagnies de bus pour leur ordonner de cesser leurs activités à partir du 27 juillet. De nombreux chauffeurs de bus ne sont donc pas allés travailler ce jour-là, par peur des représailles. Des craintes justifiées, dans la mesure où sept d’entre eux – qui ne respectaient pas la grève – ont été assassinés depuis dimanche, probablement par des membres de maras. Le dernier d’entre eux a été abattu mercredi 29 juillet, alors qu’il faisait le plein dans une station-service à la périphérie de la capitale.

Dans la capitale, des habitants à la recherche d'un moyen de transport alternatif. Photo postée sur Twitter par @Rosita_Taura, le 29 juillet.

Les marasont imposé cette grève pour exiger de participer aux discussions qui se tiennent dans le cadre du Conseil national de sécurité et de la vie en commun, créé en 2014 afin de chercher des solutions à la violence qui touche le pays. Durant le premier semestre 2015, plus de 2 865 homicides violents ont été commis au Salvador, soit 16 par jour environ, contre 1 840 durant la même période en 2014, ce qui en fait l’un des pays les plus violents de la planète.

Les marasréclament également de meilleures conditions de détention pour leurs membres en prison. Selon des estimations officielles, plus de 12 000 membres de ces bandes criminelles se trouvent sous les verrous – soit 44 % du total des prisonniers au Salvador – mais 60 000 d’entre eux seraient en liberté.

Jeudi 30 juillet, les maras ont toutefois commencé à rappeler les chauffeurs de bus pour leur dire qu’ils pouvaient recommencer à travailler, bien que le gouvernement n’ait pas confirmé l’information. La situation a commencé à se normaliser peu à peu dans la journée dans la capitale, bien que le trafic demeure perturbé.

"Malgré le fait que la situation des transports publics se soit 'normalisée', des pickups bondés continuent à circuler", a écrit cet internaute, le 31 juillet.

"Les maras peuvent paralyser l'activité économique et la vie du pays quand elles le décident"

Mauricio Maravilla est un étudiant vivant à San Salvador, la capitale.

Depuis le premier jour de grève, le gouvernement salvadorien a cherché à mettre en place des alternatives pour que les gens ne soient pas totalement bloqués. [Le bus est le seul moyen de transport collectif dans la capitale, NDLR.] Il a mobilisé des véhicules officiels et des camions de l’armée pour transporter les gens. Tous ces véhicules sont escortés par des policiers, pour en assurer la sécurité.

Déploiement des forces de l'ordre pour assurer la sécurité dans les transports depuis le début de la grève. Photo postée sur Twitter par @Rosita_Taura, le 29 juillet.

Malgré la peur, beaucoup ont donc utilisé ces véhicules ou cherché d’autres moyens pour se déplacer. [Mini-bus particuliers, taxis collectifs, voitures, chevaux ou encore monocycles ont été utilisés par les Salvadoriens durant la grève, NDLR.] De toute façon, les gens n’avaient pas le choix : il fallait bien qu’ils continuent à aller travailler pour vivre…

Le 30 juillet, les Salvadoriens étaient encore à la recherche de moyens de transport alternatifs, comme l'indique @Rosita_Taura sur Twitter.

"L’université avait décidé de suspendre les cours pour ne pas mettre les étudiants en danger"

Les gens ont quand même été très affectés par cette grève. Beaucoup d’entre eux ont été contraints de marcher plusieurs kilomètres pour aller au travail, d’où certains retards, certains élèves n’ont pas pu aller à l’école, de nombreuses personnes vivant à la campagne qui avaient des rendez-vous dans les hôpitaux de la capitale n’ont pas pu s’y rendre…

Moi-même, lundi, j’ai dû faire une bonne partie du chemin à pied pour aller à l’université, car beaucoup de bus ne fonctionnaient pas. En revanche, je suis resté chez moi mardi et mercredi. D’ailleurs, l’université avait décidé de suspendre les cours pour ne pas mettre les étudiants en danger.

"Depuis jeudi, les transports en commun ont recommencé à fonctionner progressivement"

Mercredi, les chauffeurs de bus ont déclaré qu’ils retravailleraient uniquement s’ils avaient l’aval des maras, alors que le gouvernement leur avait demandé de retourner travailler, estimant qu’il assurait leur sécurité. Le lendemain, les marasles ont rappelés pour leur indiquer qu’ils pouvaient reprendre le travail [sans donner d’explication, NDLR]. C’est ce que beaucoup de chauffeurs de bus ont fait, mais pas tous, car certains ont encore peur… Sur certaines lignes, le service a repris, mais les bus passent moins souvent et moins tard que d’habitude, pour la sécurité des conducteurs.

Avec cette grève forcée, les marasont démontré une fois de plus l’étendue de leur pouvoir. Elles peuvent paralyser une bonne partie de l’activité économique et de la vie du pays quand elles le décident… [La grève aurait fait perdre environ 450 000 euros par jour au secteur des transports et fait chuter les ventes des commerces de 80 %, NDLR.] Le problème est qu’elles agissent actuellement en toute impunité. On dirait qu’elles sont mieux organisées que l’État, qui est incapable de réagir de manière ferme face à elles. La situation du pays pourrait difficilement être pire actuellement…

Des camions de l'armée ont été mobilisés pendant la grève, afin de permettre aux Salvadoriens de se déplacer. Photo postée sur Twitter par ‏@ChinoPXLP, le 29 juillet.

Outre le déploiement de véhicules de l’État et de l’armée, de nombreux militaires et policiers, et l’arrestation d’une vingtaine d’hommes, le gouvernement a martelé qu’il ne céderait pas face aux pressions des maras, qualifiées de "terroristes", et qu’il n’était pas disposé au dialogue.

En 2012-2013, le gouvernement précédent avait pourtant négocié une trêve de 15 mois avec les maras, qui avait permis de faire passer le nombre d’homicides de 12 à 5 par jour. Depuis l’élection du président Salvador Sánchez Cerén en juin 2014, le gouvernement a toutefois renoué avec une politique répressive, refusant tout dialogue avec les maras.

Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.