JAPON

"On se bat pour que le Japon reste une nation pacifiste"

Rassemblement devant le parlement japonais à Tokyo, le 26 juillet. Photo postée sur Twitter par @noosa_noosa.
Rassemblement devant le parlement japonais à Tokyo, le 26 juillet. Photo postée sur Twitter par @noosa_noosa.

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Au Japon, le Premier ministre Shinzo Abe tente de faire passer en force des projets de loi qui permettraient aux soldats de l'archipel d'intervenir à l’étranger pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. De quoi réduire à néant des décennies de pacifisme, selon les manifestants qui se rassemblent tous les vendredi soirs devant le Parlement à Tokyo, afin d’exprimer leur opposition à ces textes.

Les premiers rassemblements devant le parlement japonais ont été organisés à la mi-juin, et leur ampleur n’a cessé de croître depuis cette date. Vendredi 24 juillet, plus de 70 000 personnes ont manifesté devant le bâtiment, selon les organisateurs. Ce jour-là, des jeunes ont exprimé leur opposition aux projets de loi impulsés par Shinzo Abe en rappant : "Dis-moi ce qu’est la démocratie, est-ce que c’est ça, la soi-disant démocratie ?", "Il y a quelque chose de pourri au LDP", le parti libéral-démocrate de Shinzo Abe…

 

すごい人だった

Posted by Okuchi Naoki on Friday, July 24, 2015
Vidéo d'un rassemblement devant le parlement japonais à Tokyo, le 24 juillet. Vidéo postée par l'un des manifestants sur Facebook.

Ce mouvement de protestation, qui touche à la fois les villes et les zones rurales, est né en début d’année. Il s’est intensifié cet été, notamment depuis le 16 juillet, date à laquelle la chambre basse du Parlement a adopté les onze projets de loi sur la sécurité. La chambre haute a désormais jusqu’à la fin du mois de septembre pour les approuver à son tour. Selon un récent sondage, plus de 60 % des citoyens japonais sont opposés à ces projets de loi.

Images postées sur Twitter par l'organisation étudiante pacifiste Seald.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le pacifisme est profondément ancré dans la société japonaise. Unique au monde, l'article 9 de la Constitution japonaise, en vigueur depuis 1947, énonce que le peuple japonais renonce à la guerre comme moyen de règlement des conflits internationaux. Les "forces d'autodéfense japonaises" – le nom officiel de l’armée – peuvent intervenir uniquement en cas d’attaque sur le territoire national. Mais elles ne peuvent pas combattre à l’étranger, aux côtés d’alliés ou dans le cadre d’opérations de l'ONU.

Pour de nombreux chercheurs et législateurs, si les projets de loi sur la sécurité étaient adoptés, ils violeraient la Constitution et provoqueraient des tensions régionales, notamment avec la Chine. Leurs partisans estiment en revanche qu’ils sont constitutionnels, depuis que le Conseil des ministres a réinterprété la signification de l’article 9 de la Constitution en juin dernier.

Shinzo Abe, homme politique conservateur, cherche à affirmer le rôle du Japon sur la scène internationale. D’où sa volonté de renforcer l’armée du pays, afin qu’elle puisse venir en aide à des alliés. Selon une étude réalisée par Tseuno Watanabe, un chercheur du think tank Tokyo Foundation, le Premier ministre s’inquiète de la situation sécuritaire de la région. Le chercheur cite notamment l’exemple des îles Senkaku, administrées par le Japon, mais revendiquées par la Chine, où des navires de pêche chinois font régulièrement des incursions menaçantes. Les exécutions des deux otages japonais par l’organisation État Islamique en janvier dernier auraient renforcé la conviction de Shinzo Abe de la nécessité d’intervenir militairement à l’étranger.

"Le Japon ne serait plus un endroit sûr"

Yuki Tsubasa est un étudiant de 22 ans et un activiste pacifiste, vivant à Tokyo.

J’ai décidé de rejoindre un groupe d’activistes étudiants – le Seald (Students Emergency Actions for Liberal Democracy) – parce que j’ai réalisé que récolter des signatures n’était pas efficace. Il faut crier notre mécontentement et faire directement pression sur le Parlement par des manifestations.

Je suis contre les projets de loi sur la sécurité parce qu’ils vont mettre à mal la paix et la sécurité du Japon et de la communauté internationale. On a peur que les Japonais – ici ou à l’étranger – ne deviennent des cibles pour les terroristes si notre pays se rapproche des États-Unis. [Une vidéo rendue publique par l’organisation État Islamique le 1er février dernier a montré la décapitation du journaliste japonais Kenji Goto, NDLR.] On est aussi révoltés par les violations des droits de l’Homme commises par les militaires américains en Irak et en Afghanistan. C’est pourquoi on se mobilise actuellement pour que le Japon ne se retrouve pas mêlé à tout cela.

De plus, je connais beaucoup de jeunes soldats dans l’armée japonaise qui ont mon âge, et je ne veux pas qu’ils meurent dans des guerres dans lesquelles ils ne devraient pas se battre.

"La démocratie est en danger"

Ces projets de loi sont problématiques dans le fond, mais également dans la forme, puisque de nombreux juristes les jugent inconstitutionnels. Cet aspect-là est devenu une autre pierre d’achoppement. Certaines personnes – qui approuvent pourtant l’idée d’intervenir militairement à l’étranger – s’insurgent contre le fait que le gouvernement ignore la Constitution et prenne l’opinion publique à la légère.

Certains médias publics gardent le silence sur le sujet. Par exemple, la NHK [le groupe audiovisuel public du Japon, NDLR], qui est proche du gouvernement, a annulé la diffusion en direct de débats au Parlement alors qu’un spécialiste du droit constitutionnel, qui s’oppose aux projets de loi, devait s’y exprimer.

Jusqu’à présent au Japon, les jeunes n’avaient pas l’habitude de protester. Depuis les années 1970, la richesse et la paix les avaient détournés des mouvements politiques. Mais actuellement, beaucoup prennent part aux protestations dans tout le pays. C’est le signe que les gens redécouvrent l’importance de se battre contre des projets insensés et pour défendre les idéaux de la démocratie. [L’accident nucléaire de Fukushima en 2011 avait déjà changé les comportements au Japon. Plus de 60 000 personnes avait protesté contre la gestion de la crise par le gouvernement à Tokyo en septembre 2011. De nombreux activistes anti-nucléaires ont plus tard rejoint des organisations pacifistes, NDLR.]

Les discussions à la chambre haute du Parlement japonais ont commencé cette semaine et dureront 60 jours. Selon la Constitution japonaise, si les projets de loi ne sont pas approuvés d’ici-là, ils seront renvoyés à la chambre basse. Tout projet de loi du gouvernement rejeté par la chambre haute peut quand même être adopté par la chambre basse avec une majorité des deux tiers. Avec la domination du bloc majoritaire à la chambre haute, les projets de loi de Shinzo Abe devraient toutefois être votés d’ici la fin de la session parlementaire, le 27 septembre. Mais les leaders de l’opposition ne comptent pas lâcher prise et espèrent faire capoter ces projets de loi en s’appuyant sur le mécontentement populaire.

Depuis plusieurs mois, les États-Unis font pression sur le gouvernement japonais pour que ces projets de lois controversés soient approuvés. En avril dernier, lors de la visite de Shinzo Abe à Washington, les États-Unis et le Japon ont annoncé une nouvelle politique de coopération lors d’opérations militaires internationales. La loi sur la défense américaine pour l’année 2016, votée en mai, part d’ailleurs du principe que le Japon adoptera bel et bien ces projets de loi.

Cet article a été écrit en collaboration avec Weiyu Tsien (@WeiyuQ), journaliste à France 24.