Les habitants des environs de la décharge de Naameh, qui reçoit tous les déchets de Beyrouth et de la région voisine du Mont-Liban, bloquent depuis le 17 juillet l’entrée de ce site surchargé, dont ils ne supportent plus les effluves nauséabondes. Résultat, la capitale libanaise est envahie de déchets. Insupportable pour notre Observateur, qui dénonce l’incapacité de son pays à mettre en place une politique de recyclage des ordures.

Ils attendaient la date de pied ferme et n’ont pas manqué le coche. L’an dernier, l’entrée de la décharge de Naameh avait déjà été bloquée par les habitants vivant aux alentours, excédés. Le gouvernement leur avait promis qu’un nouveau site serait crée avant le 17 juillet de cette année. Faute de résultat, ils ont recommencé leur blocage. Et pour cause : prévue pour accueillir 2 millions de tonnes de déchet par an, la décharge de Naameh, inaugurée en 1997 et qui devait être provisoire, en reçoit aujourd’hui 15 millions de tonnes. Les habitants du voisinage dénoncent des odeurs pestilentielles et des risques pour leur santé.

Un quotidien dont les résidents de Beyrouth et de toute la région administrative voisine du Mont-Liban commencent à se faire une idée, les déchets s’amoncelant un peu partout. Dimanche, quelques centaines d’entre eux, dont notre Observateur, ont manifesté, en jetant notamment des sacs-poubelle devant le Parlement pour exhorter les autorités à agir.




Manifestation dimanche 25 juillet à Beyrouth, avec jets de sacs-poubelle devant le Parlement. Photo : Joey Ayoub.

"L’accumulation des déchets devient un vrai problème de société"

Joey Ayoub vit à Beyrouth, il tient un blog d’actualité, "Hummus for thoughts". Il suit de près la crise des déchets et a participé aux manifestations.

Depuis le début du blocage de la décharge, les déchets s’accumulent partout à Beyrouth et dans la région du Mont-Liban. Aucun quartier n’est épargné. La puanteur est absolument horrible, c’est un mélange d’odeur d’excréments, d’eaux usées, de nourriture en décomposition et de gaz méthane. Je passe devant ces tas de déchets chaque jour. Comme beaucoup de Libanais, je porte désormais un masque filtrant l’air, mais il n’est pas suffisant pour s’épargner l’odeur.

Dans les rues de Beyrouth, les voitures de luxe passent à côté des amoncellements de déchets. Photo : Joey Ayoub.

Ça devient un vrai problème de société. Avant-hier, j’ai aidé avec d’autres passants une vieille dame qui avait fait un malaise dans la rue à cause de la puanteur, nous l’avons faite asseoir sur un banc puis l’avons menée dans un café climatisé. Nous évitons de plus en plus les cafés et les terrasses situés en face des tas de déchets. Ça crée un vrai manque à gagner pour les tenanciers, mais franchement, ce n’est pas possible de sentir cette odeur plusieurs heures d’affilée.

Les tas de détritus sont de taille variable, ça va de petites piles à des montagnes entières, selon la densité de population et le traitement qu’ont pu faire certains habitants. Dans certains quartiers, des déchets on été brulés. Mais l’odeur dégagée par la combustion est tout aussi insupportable.

Voiture ensevellie par les déchets. Photo : Joey Ayoub.

Photo : Joey Ayoub.

"Certains habitants vivent tout l’été les fenêtres fermées tellement ça pue"

Cette crise des déchets, avec ses promesses non tenues, illustre pour moi parfaitement le blocage politique permanent dans lequel se trouve le Liban. Les blocages sont particulièrement nombreux au Parlement [faute de consensus, le pays est par exemple sans président depuis quatorze mois] qui est dans le viseur des manifestants et d’une grande partie de la population. Faute d’accord, aucun nouveau site n’a été décidé pour suppléer Naameh. Et laisser les déchets s’accumuler de la sorte depuis quinze jours se passe de commentaire.

J’ai rencontré certains des habitants qui bloquent la décharge. La raison de leur colère est aussi simple qu’indiscutable : c’est une question de santé publique et d’environnement. Certains m’ont raconté qu’ils sont obligés de vivre tout l’été les fenêtres fermées tellement ça pue. D’autres assurent que la décharge a des conséquences en terme de santé publique

Les habitants des alentours de la décharge de Naameh bloque l'entrée. Photo postée sur le groupe Facebook Close Naameh Landfill.

Taux de cancer supérieur à la moyenne


Plusieurs habitants des localités environnantes font ainsi valoir que le taux de cancer est plus fort dans les environs de Naameh qu’ailleurs au Liban. Aucune étude certifiée n’a été menée sur le sujet mais un physicien libanais du Centre médical de Damour, localité proche de Naameh, a mené sa propre enquête, rapportée par le journal libanais "Daily Star" : selon lui, les habitants qui sont revenus vivre à Damour après la fin de la guerre civile en 1990 ont été quatre fois plus touchés par des cancers du sang que ceux qui n’y sont pas retournés. Alléger Naameh en construisant d’autres décharges n’est donc pas la bonne solution pour notre Observateur:

Construire une plus grande décharge ne ferait que repousser le problème. On ne peut pas continuer à sacrifier de larges pans de notre territoire, déjà affecté par des plans de développement urbain mal gérés. Le Liban doit rentrer dans l’ère de la durabilité et apprendre à recycler.

Au Liban, seuls 8 % des déchets sont recyclés, une proportion extrêmement faible [l’Union Européenne affiche par exemple 30 % de recyclage des déchets municipaux et vise 70 % d’ici 2030]. Le reste des déchets libanais est "enterré dans trois dépotoirs contrôlés et 735 décharges sauvages, réparties sur tout le territoire, au bord des routes, sur le littoral, dans les vallées" regrette le quotidien "L’Orient-Le Jour", assurant néanmoins que l’industrie du recyclage est "en plein essor" au pays du Cèdre.

Le système de ramassage des ordures est également critiqué : il est centralisé pour chacun des 25 districts du pays et réalisé par une seule entreprise. "L’entreprise Sukleen ramasse chaque jour 2 200 tonnes de déchets à Beyrouth et au Mont-Liban. Trier plastique, verre et papier dans cette masse d'ordures est un travail titanesque" explique Ziad Abi Chaker, un ingénieur environnemental. Mais pour notre Observateur, Sukleen est aussi la cible des manifestants.

Un employé de Sukleen entasse les déchets dans les rues de Beyrouth. Photo postée sur le groupe Facebook Close Naameh Landfill.

S’il y a des manifestations, c’est aussi contre le fait de confier à une seule compagnie le traitement des déchets. Sukleen a été accusé à plusieurs reprises de corruption [l’entreprise est notamment accusée de ne pas déclarer ses bénéfices], comment voulez-vous qu’on lui fasse confiance ? Une partie de la solution que nous tentons de faire valoir serait de revenir à une gestion municipale des déchets. Ça éviterait les pressions financières et je suis convaincu que ça ne serait pas beaucoup plus cher. Et ça créerait de l’emploi. Enfin, il y aurait une chance d’enclencher un traitement des déchets par recyclage et d’en faire une source d’énergie.

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier) journaliste à France 24.