BIRMANIE

Combattre la haine à coups de selfies interreligieux

Deux filles se prennent en selfie à l'initiative de la campagne "My Friend"
Deux filles se prennent en selfie à l'initiative de la campagne "My Friend"

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Au premier coup d’œil, cette photo a tout d’un banal selfie entre copines. Pourtant, pour ces deux Birmanes, il s’agit bien d’une prise de position. Bouddhistes, musulmans et chrétiens originaires de diverses ethnies se sont ainsi pris en photo pour défendre la cohésion nationale à un moment où les discours de haine se multiplient.

Longtemps dirigée par une junte militaire, la Birmanie est en pleine transition démocratique. Les citoyens y ont gagné de nouveaux droits, notamment en termes de liberté d’expression, mais cette période d’ouverture a aussi laissé le champ libre à des discours haineux, particulièrement envers la minorité musulmane, qui représente environ 4 % de la population.

Ce discours a notamment été propagé par des moines ultra-nationalistes, avec en tête de file Wirathu, un bouddhiste particulièrement virulent basé à Mandalay. Selon de nombreux analystes, ses appels à la violence sont à l’origine des émeutes meurtrières de 2012 dans l’État d'Arakan, où vit la majorité de l’ethnie musulmane des Rohingyas, considérée comme l’une des plus persécutées au monde. Beaucoup d’entre eux ont depuis quitté le pays ou s’entassent dans des camps de fortune. À quelques mois des prochaines élections, les groupes qui leur sont hostiles restent très véhéments. C’est dans ce contexte qu’est née la campagne en ligne "My Friend ".

"Je redoute que les choses ne s’enflamment à nouveau pendant les prochaines élections"

Wai Wai Nu est activiste des droits de l’Homme. Elle a organisé la campagne “My Friend” et vit à Rangoun.

Facebook est très populaire en Birmanie mais n’est pas toujours utilisé pour de bonnes causes. Les discours de haine ciblant les minorités se sont répandus à une vitesse éclair sur les réseaux. On a voulu les combattre sur le même terrain, en visant la jeune génération.

Malgré les tensions, beaucoup d’entre nous ont des amis d’origines différentes. On a donc demandé que chacun se prenne en photo avec des proches issus de cette diversité. Et des gens de toutes les ethnies et religions ont participé.

Je suis musulmane, de l’ethnie rohingya. Certains de mes meilleurs amis sont des bouddhistes bamar, l’ethnie majoritaire. On s’est toujours bien entendus. Ils sont tolérants et voient les gens au-delà des étiquettes. Mais je sais aussi que beaucoup de mes proches ont souffert du discours ambiant. Et c’est encore plus vrai pour ceux qui vivent hors de Rangoun. [Dans un article des Observateurs de 2012, un musulman de Mandalay explique que ses amis ont commencé à l’ignorer juste après une campagne de propagande anti-musulmane.]

Jusqu’à présent, toutes les réactions ont été positives, si ce ne sont quelques rares remarques postées sur notre page Facebook. On a lancé la première phase, mais on compte lancer la vraie campagne le 31 juillet et on enchaînera sur des événements.

Je redoute que les choses ne s’enflamment à nouveau et que les tensions reprennent pendant les élections [législatives de novembre 2015, NDLR]. Et les extrémistes ne sont pas les seuls à blâmer. Le gouvernement doit montrer la voie en prenant position contre toutes les discriminations, notamment contre les Rohingyas. Actuellement, ils ne sont mêmes pas considérés comme birmans. [Bien que les Rohingyas vivent en Birmanie depuis des générations, les autorités, comme une grande partie de la population, les considèrent comme des Bangladais. Les Rohingyas se sont vus retirer la nationalité birmane en 1982, NDLR.] Aujourd’hui, les assimiler publiquement à des immigrants illégaux sème la confusion chez les Birmans et fait le lit de rumeurs et d’appels à la violence.

 

Alors que les combats continuent dans certaines régions entre l’armée birmane et des groupes insurgés issus de minorités ethniques, notamment les Karen et les Kokang, la campagne "My Friend" appelle aussi les membres de ces communautés à oublier leurs différends le temps d’un selfie.