PAS 2 QUARTIER - FRANCE

Police caillassée dans une cité de Toulouse, les raisons d'un dérapage

Arrivée des CRS dans le quartier de Bagatelle. Filmée par des habitants.
Arrivée des CRS dans le quartier de Bagatelle. Filmée par des habitants.

Bagatelle est un nom qui revient souvent quand on mentionne les quartiers les plus sensibles de la ville de Toulouse. Située dans le grand ensemble du Mirail, c’est une de ces zones où les contacts entre la police et la population sont aussi rares que tendus. C’est là que fin juin, une intervention des forces à l’ordre près d’un marché de ramadan a tourné à l’émeute. Karim et Oumeima habitent eux aussi dans des zones sensibles de la ville. Pour "Pas 2 Quartier", ils ont décidé ...

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Bagatelle est un nom qui revient souvent quand on mentionne les quartiers les plus sensibles de la ville de Toulouse. Située dans le grand ensemble du Mirail, c’est une de ces zones où les contacts entre la police et la population sont aussi rares que tendus. C’est là que fin juin, une intervention des forces de l’ordre près d’un marché de ramadan a tourné à l’émeute. Karim et Oumeima habitent eux aussi dans des zones sensibles, au nord de Toulouse. Pour "Pas 2 Quartier", ils ont décidé d’interroger à froid les habitants, mais aussi d’aller à la rencontre de policiers. Leur but : comprendre pourquoi les choses ont dérapé.

 

L’incident est rapporté les heures suivantes dans les médias locaux. "Du carrelage, des morceaux de verre, des parpaings… Des policiers ont été caillassés mercredi soir [24 juin, ndlr] entre 20 heures et 21 heures rue Henri-Desbals, dans le quartier toulousain de Bagatelle. "Au départ des faits, une patrouille a tenté d’interpeller un homme impliqué dans un différend entre commerçants et marchands ambulants. (…)" raconte l’édition toulousaine de 20 Minutes.

La police, violemment prise à partie par des habitants, a ensuite usé de flashball et de gaz lacrymogène pour les disperser, explique le journal. Deux adolescents de 15 ans sont placés en garde à vue. Et deux policiers sont blessés.

 

La nouvelle de cet épisode de violence se répand très vite. Karim Maanane, jeune vidéaste habitant les quartiers nord, tweete le soir même sur le sujet.  Mais les jours suivants, c’est avec sa camera qu’il décide de s’y rendre pour comprendre dans les détails quelle a été "l’étincelle qui a embrasé le quartier".

"Tout se déroulait normalement jusqu'à ce qu'une compagnie de CRS encercle le marché"

 

Beaucoup de contrôles de police et d'interpellations dérapent à Toulouse, comme dans de nombreux quartiers de France d’ailleurs. Et c’est d’autant plus vrai au Mirail, le plus grand regroupement de barres d'immeubles de la ville. Les relations entre les jeunes et les forces de police y sont souvent,  pour ne pas dire toujours, très tendues. Les moins jeunes se plaignent régulièrement des interventions qui dégénèrent. En l'espace de dix jours, il y a eu deux altercations entre la police et les habitants. D’abord à la Reynerie, puis à Bagatelle-Faourette [le 24 juin, ndlr.] Pourquoi les interventions et les contrôles de police finissent-ils systématiquement en échauffourées ? Avec une amie, Oumeima, nous sommes allés à Bagatelle, à la rencontre des habitants, pour comprendre.

Le jour de l’incident à Bagatelle, il y avait un marché organisé par les habitants du quartier pour le mois de ramadan, avec l'autorisation de la mairie. Pendant cette période, les commerçants posent chaque jour leur marchandise sur des établis à la sortie du métro. Juste à coté, une patrouille est intervenue pour appréhender un dealer. D’après les commerçants, tout s’est déroulé relativement normalement. Puis après l’arrestation, la police a voulu déplacer le véhicule du dealer et a appelé en renfort une compagnie de CRS. Ils ont encerclé la place où se trouve le marché. On a pu récupérer des vidéos de leur arrivée auprès des habitants et on sent que c’est tendu. C’est à ce moment là que les choses ont basculé. [Selon une source syndicale policière, les CRS seraient arrivés en renfort dans le but de séparer les protagonistes d'une bagarre entre commerçants et ont été pris à partie et caillassées par une vingtaine d'individus, ndlr.]

 

Arrivée des CRS au marché filmée par les habitants 

Généralement, les CRS viennent pour un gros problème donc les commerçants n’ont pas compris cette arrivée en force. Plusieurs d’entre eux m’ont raconté que des propos islamophobes ont été tenus sur le ramadan. Le ton est monté, des gaz lacrymogènes ont été tirés, des gens bousculés, un enfant de 14 ans a été mis à terre et amené au poste de police où il a passé la nuit. Et des mamans se sont évanouies.

 

Habib  : "Il n’y avait aucun dialogue possible"

Une mère de famille présente a décrit les évènements en ces termes : "Ce qui s'est passé avec la police, nous on y est pour rien. Pourquoi on prend des gaz alors qu'on est avec des petits enfants de deux ans et demi ? C'était pas les policiers, mais c'est les CRS. (...) Ils ont dit à un vendeur "Ça, ça rapporte pas le pain, allez vendre du shit, ça rapporte bien ! " C'est vrai qu’il y a beaucoup de délinquance mais faut pas toujours nous renvoyer à ça. […] Mais nous on y est pour rien dans ce qu’il s’est passé avant."

 

"À la réunion de quartier, aucun jeune n’est venu"

Cette femme s’est exprimée lors d’une  réunion organisée à la mairie à la demande des habitants le 2 juillet. Il y avait le maire, des représentants de la police, le commandant du secteur du Mirail, et le responsable du commissariat de Bagatelle. Puis des responsables associatifs, les commerçants concernés et des habitants du quartier. C’était une vraie occasion de parler avec la police, mais on n’y a croisé aucun jeune. Ce qui est sur c'est que certains n'ont aucun interêt à venir. Dans le quartier, des jeunes font leur business. Ils ne veulent pas créer des liens avec les forces de l’ordre ou encore s’investir dans la vie sociale de leur quartier.

 

 

"La police a laissé tomber ces zones. Donc quand elle intervient, elle est sous pression"

 

Même si les avis et les intérêts de chacun divergent, tous étaient d'accord pour dire que les quartiers sont laissés à l'abandon et ce jusqu'à ce que les tensions deviennent vraiment palpables. En fait, la police laisse faire. Quand il y a une intervention, c'est que vraiment les limites ont été dépassées. Ils arrivent donc remontés à bloc, sous pression, nerveux. Puis, ils tapent un grand coup dans la fourmilière sans distinction. Alors forcément, ça fait des dégâts.

 

 

Kader : "On a besoin de vrais médiateurs, des ‘grands frères’, pas des inconnus"

Pour Kader, un ancien du quartier qui participe aussi au marché de ramadan, il n’y a ni suffisamment de moyens, ni suffisamment d’actions concrètes dans ces quartiers. Il ne croit pas à la police de proximité parce que l’uniforme crée des tensions. Sa solution à lui, c’est d’associer les "grands frères" pour faire la médiation.

Je suis d’accord avec lui. Dans la situation actuelle, c’est l’approche la plus logique pour désamorcer les tensions. En parallèle de ça, il faut plus de contrôles, mais pas des contrôles abusifs, il faut des actions ciblées. Les habitants ont besoin de la police.

 

Aucune plainte des habitants, selon la police

 

 

Lors de la réunion, le commandant du secteur du Mirail a été questionné sur les accusations de propos islamophobes tenus par des CRS explique Karim. Il avait alors répondu que si de tels faits étaient avérés, les responsables devaient être sanctionnés, jugeant que le rôle des forces de l’ordre était de garder son sang froid. Contacté par France 24, le service de communication du commissariat du Mirail a expliqué qu’aucune plainte n’ayant été déposée pour propos islamophobes, aucune enquête interne n’avait été ouverte. "Ce serait invivable si des collègues s’amusaient à cela. On  rentre dans la police pour aider les citoyens,  pas pour autre chose" conclu l’officier de communication.

 

Deux semaines après les incidents de Bagatelle, des policiers ont essuyé d’autres jets de pierres lors d’une nouvelle opération au Mirail, ont rapporté les médias locaux.  Le syndicaliste Didier Martinez de l’Unité SGP-Police dénonçait fin juin des "prises à partie récurrentes envers les forces de l'ordre, avec mise en danger systématique des policiers, lesquels s'efforcent de préserver leur vie à l'occasion de ces tentatives délibérées de s'en prendre à leur intégrité physique".

 

Bagatelle fait partie d’une des deux zones de sécurité prioritaire (ZSP) que compte Toulouse. Il en existe 80 en France. Crées en 2012 sous l’impulsion de Manuel Valls, elles avaient alors pour objectif "d'apporter des réponses durables et concrètes aux territoires souffrant d'une insécurité quotidienne et d'une délinquance enracinée (…)" en se concentrant sur "un nombre restreint d’objectifs". Cette action devait notamment répondre à "un principe de proximité (…) au plus près du terrain, en fonction des besoins de sécurité exprimés par la population". En termes de moyens, les 500 postes annuels supplémentaires de policiers et de gendarmes sont prioritairement affectés à ces zones. Trois ans après le lancement du dispositif, les commentateurs notent une meilleure coordination entre les différents services en charge de ces zones, mais des résultats mitigés sur le terrain.  

Toutes les images ont été filmées par Karim Maanane pour Pas 2 Quartier.

Billet écrit avec la collaboration de Ségolène Malterre, @segoMalterre, journaliste à France 24.

 

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