MALI

L’interminable galère des demandeurs de passeport maliens

Longue file d'atente à Bamako pour les demandes de passeport. Photo :Mahamadou Diakité.
Longue file d'atente à Bamako pour les demandes de passeport. Photo :Mahamadou Diakité.

Depuis quelques mois, chaque jour à l’aube, des centaines de personnes font la queue en attendant l’ouverture des bureaux de l’Immigration de Bamako. Leur but : déposer une demande de renouvellement de leur passeport. Un parcours du combattant : invoquant une "pénurie", les autorités maliennes n’acceptent que très peu de requêtes par jour. Nos Observateurs dénoncent eux un système mal géré et corrompu.

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Depuis quelques mois, chaque jour à l’aube, des centaines de personnes font la queue en attendant l’ouverture des bureaux de l’Immigration de Bamako, pour déposer une demande de renouvellement de leur passeport. Un vrai parcours du combattant : invoquant une "pénurie", les autorités maliennes n’acceptent que très peu de requêtes par jour. Nos Observateurs dénoncent eux un système corrompu, qui met en danger la santé de certains Maliens.

Le débat sur la difficile obtention des passeports est récurrent au Mali depuis le printemps, et a rebondi cette semaine : selon plusieurs médias locaux, une vingtaine d’enfants maliens hospitalisés pour des problèmes au cœur devaient être évacués vers la France pour être soignés. Faute d’obtenir un passeport, ils n’ont pu quitter le Mali. Lundi 13 juillet, la chanteuse Rokia Traoré montait au créneau en publiant sur sa page Facebook un long message dans lequel elle s’insurgeait de la procédure ubuesque d’obtention des passeports, jugeant qu’il est "simplement un enfer aujourd’hui d’introduire une demande de passeport" au Mali. Alors que le prix d’un passeport est fixé à 50 000 francs CFA (environ 76 euros), la chanteuse estime que certaines personnes sont conduites à payer des pots-de-vin pour accélérer leurs demandes. Selon plusieurs de nos sources à Bamako, certaines personnes monnayent leur passeport jusqu’à 800 000 francs CFA (plus de 1 200 euros).

Car à Bamako, le bureau de l’Immigration n’accepte que 30 à 40 demandes de passeport chaque jour, refoulant des centaines de personnes, contraintes de revenir quotidiennement jusqu’à ce que leur requête soit acceptée. Plusieurs fois questionné au Parlement malien sur la raison de ce blocage, accusé de système de pots-de-vin par l’opposition, le ministre de l’Intérieur a assuré que le système de délivrance des passeports ne connaissait pas de dysfonctionnement, reconnaissant néanmoins que des "brebis galeuses" existent partout. Le ministère était injoignable vendredi 17 juillet.

File d'attente à Bamako. Photo Mahamadou Diakité.

"J’ai passé plus d’un mois à revenir chaque jour faire la queue"

Mahamadou vit à Bamako et a lancé la page "JeSuis307" en référence à son numéro de demandeur de passeport, qui vise à interpeller le gouvernement malien sur la galère des demandeurs de passeport.

J’ai voulu obtenir mon passeport en avril dernier, et ça a été une vraie galère. Les autorités acceptent au maximum entre 30 et 40 personnes chaque jour. Du coup, chaque matin, ceux qui n’ont pas été servis reviennent. Des files d’attente énormes se forment, à partir de 4h du matin, alors que le bureau ouvre à 8h. Les gens restent debout, sans moyen de s’asseoir ni de bouger, parfois sous le mauvais temps, pour ne pas perdre leur place.

Quand j’ai fait ma demande courant avril, les autorités improvisaient différents moyens d’enregistrer les gens qui étaient refoulés. Un jour c’était une liste, un autre des numéros… Mais dans tous les cas, avoir un des premiers numéros ou être en priorité sur la liste ne garantissait en rien de pouvoir déposer sa demande le lendemain. Il fallait juste attendre sa chance. Au final, j’ai passé plus d’un mois à revenir chaque jour faire la queue. J’arrivais en retard au travail tous les matins… Ça m’a décidé à documenter cette situation en prenant des photos et en montant un petit collectif pour protester. Mais désormais, la police interdit qu’on prenne des photos devant le bureau.

Cette situation handicape beaucoup de personnes : certaines qui devaient se faire soigner hors du Mali mais aussi des étudiants qui doivent partir poursuivre leur cursus à l’étranger, ou tout simplement ceux qui voulaient partir en vacances cet été.

Photo d'une file d'attente postée sur Twitter.

"On m’a fait comprendre qu’avec quelques dessous de table, ma demande pouvait être satisfaite très rapidement"

Boucou Doucouré vit à Bamako et tient le blog Malibook.

J’ai fini par obtenir mon passeport il y a deux mois. Après plusieurs jours de file d’attente, quand j’ai fini par rentrer dans le bureau, on m’a expliqué qu’il n’y avait soi disant plus de passeport en stock. On m’a demandé de m’inscrire sur une liste pour noter ma demande. Mais on m’a également bien fait comprendre qu’avec quelques dessous de table, ma demande pouvait être immédiatement enregistrée et satisfaite rapidement, mon passeport serait prêt en quelques jours… J’ai refusé mais deux de mes amis ont dû ’expérimenter’ ce système car ils avaient des déplacements prévus à l’étranger, payant jusqu’ à 300 000 francs CFA pour obtenir leur passeport, soit six fois le prix officiel."

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier) journaliste à France 24.