Des membres d'Aqpa font brûler du khat à Moukalla. Source : Twitter.

Profitant du chaos engendré par la guerre au Yémen, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) a récemment pris le contrôle d’une large partie de la province de Hadramout, au sud-est du pays. Notre Observateur sur place nous explique comment les jihadistes y renforcent chaque jour leur emprise sur l’administration de la ville et sur sa population.

L'opération militaire lancée fin mars par une coalition de pays du Golfe a considérablement ralenti l’avancée des rebelles chiites houthis dans le sud du pays. Mais elle a eu une autre conséquence : en quatre mois, Aqpa a pris le contrôle de plusieurs villes de la province de Hadramout, dont sa capitale, la ville portuaire de Moukalla. Elle y contrôle même désormais la branche locale de la Banque centrale et occupe les locaux de la police et le quartier général de la 2e région militaire.


"Ils ont commencé à faire des patrouilles munis de mégaphones"

Notre observateur Saïd est journaliste à Moukalla.

Au début, l’arrivée d’Al-Qaïda avait amélioré la situation sécuritaire dans la ville, car les vols et les pillages s’étaient multipliés depuis le début des frappes. Les membres d’Al-Qaïda avaient alors un discours très rassurant envers les habitants. Ils disaient qu’ils n’avaient pas l’intention d’appliquer leur vision de la charia tout de suite, mais qu’ils privilégiaient le dialogue avec la population.

Des membres de l'organisation font brûler du khat. Source : Twitter.


"Les membres d’Aqpa saisissent et font brûler le khat"

Mais petit à petit, l’organisation a commencé à imposer ses lois. Ils ont d’abord brûlé les marchés de khat [drogue douce populaire au Yémen], dont ils ont interdit la vente. En revanche, ils ne s’en sont pas pris aux consommateurs. Ils ont aussi mis en place des patrouilles dans la ville, n’hésitant pas à faire des remarques aux femmes quand ils estimaient que leur voile n’était pas règlementaire ou que leur parfum n’était pas assez discret. Mais jusque-là, rien de méchant. Ils se contentaient de donner des "conseils".

Puis ces patrouilles ont commencé à faire le tour des magasins munis de mégaphones, à l’heure de la prière, pour demander aux commerçants de fermer et de se rendre à la mosquée. Ils incitaient les gens à baisser le rideau en tapant sur les portes des boutiques avec des matraques. Du coup, même s’ils disaient se contenter de "conseiller" les gens, les vendeurs étaient intimidés et obtempéraient.

Et puis depuis le début du ramadan, l’organisation encore donné un nouveau tour de vis. Ses membres ont par exemple fait fermer un mausolée dans la ville de Chahr, fin juin. Des musulmans soufis y effectuaient pendant chaque ramadan un pèlerinage de 6 jours.

Peu de temps après sa fermeture, un homme d’Al-Qaïda a appelé, pendant un prêche dans une mosquée, à la destruction de tous les mausolées de Moukalla. Le lendemain, j’ai appris que celui de Chahr avait été détruit avec des explosifs. Pour autant, l’organisation n’a pas revendiqué cet acte.

Début juillet, ils ont en outre fait distribuer des tracts annonçant de nouvelles sanctions contre les vendeurs de khat. Alors que jusqu’ici ils se contentaient de confisquer la marchandise, ils viennent d’instaurer une amende pouvant atteindre un million de rials [environ 4 000 euros] - une somme qui représente une vraie fortune ici au Yémen – ainsi que la confiscation du véhicule du vendeur.

Document d’Aqpa annonçant les amendes contre les vendeurs de khat. Source :
Twitter.

Depuis quelques jours, l’organisation a aussi transformé un tribunal en QG de la Hesba, leur police religieuse. J’ai rencontré des musiciens qui avaient l’habitude de chanter dans les mariages et ils m’ont dit qu’on ne les laissait plus aujourd’hui travailler.

Quant à nous journalistes, on nous a dit que nous pouvions continuer à travailler, tout en nous mettant en garde de ne pas publier d’"informations mensongères" sur eux.

Le nouveau siège de la police religieuse. Source :
Twitter.

Sur le plan humanitaire, la situation s’est nettement détériorée ces dernières semaines avec l’arrivée de milliers de réfugiés qui fuient les combats entre les Houthis et les partisans du président Abd Rabo Mansour Hadi [reconnu par la communauté internationale] appuyés par les frappes de la coalition de pays arabes. Des associations locales ont multiplié les appels aux ONG internationales pour fournir de l’aide humanitaire à ces réfugiés. Mais elles ont toutes refusé, de crainte qu’Al-Qaïda ne s’en empare.