L'église de Mount Zion photographié par Elijah James Curtis le 30 juin à Greeleyville.
 
Depuis qu’un suprématiste blanc a tué neuf fidèles dans une église de Charleston (Caroline du Sud) le 17 juin, le nombre d’églises de la communauté noire américaine incendiées a explosé. Mais cette recrudescence n’étonne pas notre Observateur : depuis 20 ans, des églises noires sont brûlées chaque mois, voire chaque semaine aux États-Unis. Sans que personne n’y attache vraiment d’importance.
 
Dans la nuit du 30 juin, c’est l’Église Mount Zion Methodist Episcopal, située à Greeleyville, en Caroline du Sud, qui a été réduite en cendres : c’est la septième à connaitre ce sort dans le sud des États-Unis depuis quelques semaines. Un incendie qui ravive de douloureux souvenirs : en 1995, deux membres du groupe raciste et suprématiste blanc Ku Klux Klan mettaient le feu à cette même église, un des 30 lieux de culte de la communauté noire à avoir subi ce sort au cours d’une série d’incendies qui s’étala sur 18 mois. Bill Clinton, alors président des États-Unis, inaugura lui-même symboliquement la nouvelle église de Mount Zion en 1996. Elle aura tenu 19 ans.    
 
Le président, originaire de l’Arkansas, avait alors déclaré : "Dans notre pays, au cours des années 50 et 60, les églises noires étaient brûlées pour intimider les militants pour les droits civiques des Noirs. J’en garde des souvenirs douloureux". Vingt ans plus tard, le 18 juin 2015,  Barack Obama tenait des propos similaires après la tuerie de l’église de Charleston : "Le fait que ça se soit passé dans une église noire fait resurgir une page sombre de notre histoire" estimait le président des États-Unis.
 
Pourtant, pour l’ancien pasteur de l’église Mount Zion, Terrance Mackey, ces incendies criminels n’ont jamais cessé.


Photo de l'église Mount Zion AME le soir de l'incendie. (Photo: Elijah James Curtis)
 
L'église après l'incendie. (Photo: Elijah James Curtis).

"Personne n’a jamais été arrêté pour avoir brûlé notre église"

Le révérend Donaldson est pasteur dans le Tennessee. Il a cofondé un groupe interreligieux (National Coalition for Burned Churches and Community Empowerment) qui soutenait les congrégations ayant vu leur église brûler. Le groupe a depuis été dissous, faute de fonds.

C’était un samedi soir, le 30 décembre 1995. Quelqu’un avait décidé de réduire notre église en cendres. Le téléphone a sonné, ma femme a décroché et j’ai cru à son visage qu’un de ses parents était mort. Elle m’a dit que l’église était en feu.  J’ai sauté dans ma voiture et parcouru les 40 miles qui séparent mon domicile de l’église. Il y a avait des pompiers et des équipes de secours partout. Quand je suis arrivé devant l’église, elle avait disparu. Je suis tombé à terre et j’ai demandé ‘Seigneur, que se passe-t-il ?’.
 
Ma foi m’a donné la force de me relever et de penser à la suite. Le feu n’était pas éteint que je demandais aux fidèles présents de quelle couleur ils voudraient qu’on peigne la nouvelle église. Ils m’ont pris pour un fou, mais un an après, certes non sans difficultés, nous étions de retour dans notre nouvelle église, plus grande et plus belle.
 
En 1996, plusieurs pasteurs d’églises brûlées se sont retrouvés à Washington. J’ai commencé à échanger avec Terrance Mackey [alors pasteur de l’église Mount Zion African Methodist Episcopal Church à Greeleyville] et nous avons décidé ensemble d’aider ceux qui vivaient la même chose que nous.

Nous avons donc créé en 1997 la National Coalition for Burned Churches and Community Empowerment. Et fait dès lors des heures de route pour aider les pasteurs et fidèles des congrégations dont les églises étaient attaquées. La plupart d’entre eux étaient désemparés. Je ne me souviens pas avoir vu de la colère, ces gens étaient surtout choqués et blessés.

"Clinton avait lancé le recensement des églises incendiées, mais Bush n’a pas suivi ”

En 1995 et 1996, il y avait une vraie frénésie médiatique sur les églises incendiées. Mais bien que les incendies aient continué, dans les années qui ont suivi, les médias s’en sont désintéressés. Tout le monde faisait comme si c’était fini.
Pourtant, en dix ans, de 1995 à 2005 nous avons compté pas moins de 2000 incendies d’églises aux États-Unis. Et ce n’est que celles dont nous avons connaissance… Il y en a eu d’autres dans de petites communes rurales, dont on n’a jamais entendu parlé. Alors que certains incendies ont été considérés comme accidentels.
En 1996, Bill Clinton avait déclaré qu’il fallait recenser au niveau fédéral tous ces incendies criminels. Mais après lui, l’administration Bush n’a pas maintenu en place les effectifs dédiés à cette mission. Du coup, l’intérêt de l’État fédéral pour ces attaques s’est évaporé.
 
Puis en 2009, nous avons dissous notre organisation faute de fonds suffisants. On payait tout de notre poche et franchement, je n’avais plus un sou.  C’était vraiment dur de savoir que les gens vont souffrir seuls de cette situation.

 
"Parfois je me demande si les autorités essayent vraiment d’agir"

 
Quand des actes de cette nature se produisent, les gens devraient être poursuivis en justice, ne serait-ce que pour l’exemple. Mais personne n’a jamais été arrêté pour avoir brûlé notre église. Les preuves ont disparu dans le feu… Parfois, je me demande si les autorités essayent vraiment de retrouver les coupables.
 
Nous n’imaginions pas qu’une chose pareille arriverait à mon église. Dans le Tennessee, le racisme ne s’exprime pas de façon aussi ouverte qu’en Caroline du Nord et du Sud, où des gens n’hésitent pas à sortir en arborant clairement leur appartenance au Ku Klux Klan.  Quand j’ai entendu parler de l’incendie de l’église Mount Zion le 30 juin, je me suis dit que ça pourrait arriver à nouveau également ici. Je prie pour que ça ne soit pas le cas.
 
Il semble que le sujet des églises incendiées soit de retour dans l’actualité. Même si on n’arrêtera pas le phénomène, ne faisons pas comme s’il n’existait pas.
 

Les autorités ont attribué deux des sept cas récents d’églises brulées à des incendies criminels. Dans le cas de l’église de Mount Zion, les enquêteurs ont expliqué qu’il pourrait avoir été déclenché par un éclair.

Billet écrit avec la collaboration de Brenna Daldorph (@brennad87) journaliste à FRANCE 24