Des professeurs de l'Université de médecine à Urumqi au Xinjiang distribue des pastèques aux étudiants ouïghours pendant le ramadan. Photo postée sur le compte wechat privée de notre observatrice Lin(pseudonyme).

Depuis le début du ramadan, les autorités chinoises multiplient les mesures pour dissuader les musulmans ouïghours d’observer le jeûne. C’est ainsi qu’une distribution de pastèques a été organisée en pleine journée à l’Université de médecine à Urumqi, au Xinjiang, région à forte population ouïghour musulmane.

Capture d'écran d'un post wechat privé envoyée par notre observatrice Lin. Traduction ci-dessous.

"Quand les musulmans du monde, et ceux de Chine intérieure ont le droit de jeûner pendant le ramadan, à l’Université de médecine à Xinjiang, on force des étudiants ouïghours à manger des pastèques pendant le ramadan. Ceux qui refusent sont menacés de se faire retirer leurs diplômes. C’est une infraction à la Constitution chinoise, il n’y a aucune liberté de culte. "

Sans être interdit, l’islam est de plus en plus muselé par les autorités dans cette région sensible, expliquent nos Observatrices. La distribution n’est de loin pas le seul exemple des pressions exercées sur les Ouïghours pendant le Ramadan. Selon plusieurs sites officiels chinois et d’après des comptes rendus de réunions du parti communiste au Xinjiang, les fonctionnaires sont particulièrement visés par les mesures de restriction. Il leur est ainsi interdit de prendre part aux pratiques religieuses traditionnelles associées au ramadan, comme le jeûne ou les prières collectives. Ils ont également la "responsabilité "de dissuader leurs proches, amis et collègues, d’avoir des pratiques religieuses et "superstitieuses ". En parallèle, plusieurs médias officiels ont assuré que l’absence d‘alimentation pouvait causer des problèmes de santé lors du ramadan.

Ces restrictions ont surtout cours au Xinjiang, région du nord-ouest de la Chine qui compte 45 % d’Ouighours, peuple musulman sunnite turcophone ainsi que plusieurs autres ethnies musulmanes minoritaires. Depuis les années 50, divers projets d’investissements gouvernementaux ont incité des jeunes chinois hans, l’ethnie majoritaire dans le pays, à s’installer dans cette région riche en gaz naturel et en pétrole. Ils représentent désormais 40 % de la population. Depuis une dizaine d’années, cette sinisation forcée a été contestée par nombre d’Ouïghours et a provoqué de vives tensions, avec plusieurs épisodes d’émeutes, et un attentat sur la place Tiananmen perpétré en octobre 2013 par un groupe séparatiste ouïghour, qui a fait cinq morts et 38 blessés.

Capture d'écran d'une conversation wechat privée envoyée par notre observatrice Lin. Traduction ci-dessous.

"Une de mes copines à Yili (ville frontalière avec le Kazakstan) a passé 15 jours en prison pour avoir porté le hijab en public. À Kashgar [dans le sud de Xinjiang qui compte 95 % d’Ouïghours,NDLR], on risque aussi la prison si on fait pousser nos barbes… Ce sont des réalités que beaucoup de gens ne connaissent pas…. Si on ne lutte pas pour nos libertés, quel avenir auront nos enfants du Xinjiang ? "

"Des femmes ont été bloquées par la police à l’entrée de la mosquée pendant le ramadan, et des enfants non plus… Au coucher de soleil quand on rompt le jeûne, il y a toujours des policiers qui surveillent l’entrée de nos lieux de culte. "

Aujourd’hui, alors que le ramadan reste largement autorisé et peu surveillé dans le reste de la Chine, il fait au Xinjiang l’objet de mesures de plus en plus sévères rapportent nos Observatrices.

"Ma mère a tellement peur qu’elle n’a même pas osé garder un Coran à la maison"

Lan (pseudonyme) est une étudiante ouïghour qui vit en Chine intérieure. Elle ne compte jamais retourner vivre au Xinjiang.

Cette distribution de pastèques n’a rien de nouveau. L’année dernière, une photo montrant des distributions d’eau sur le campus de l’Université de Kashgar a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux chinois. Si les étudiants refusent, ils risquent de perdre leurs diplômes, et ça peut mettre une famille en péril. Dans les universités pendant le ramadan, les étudiants sont aussi invités par les professeurs à boire du thé ou à manger avec eux. Le soir, ils vérifient s’il y a de la lumière dans les dortoirs sur le campus … Si des étudiants sont découverts en train de rompre le jeûne, ils sont sanctionnés, les professeurs aussi. Il y a malgré tout des étudiants le font en cachette. Ils mangent dans le noir dans leurs dortoirs le soir mais c’est risqué.

Capture d'écran d'un post weibo. Traduction ci-dessous.

"La maman d’un ami enseigne l’anglais à l’Université du Xinjiang à Urumqi, ses collègues n’arrêtent pas de lui verser des cacahuètes et des graines de tournesol sur son bureau pendant le Ramadan. C’est ordonné par le directeur des études… "

"Les pratiques religieuses sont tellement mal vues qu’en réalité tout le monde a peur "

Ce sont des méthodes de surveillance classique. Le gouvernement du Xinjiang a placé des espions partout : voisins, collègues de travail, délégués de classe… les autorités ont des gens de confiance dans chaque rue. Les mosquées sont surveillées à l’entrée, et à l’intérieur il y a des caméras. [Des informations confirmées par plusieurs sources ouïghours]. Dans le sud de Xinjiang, où 95 % de la population est ouïghour, les restaurants sont obligés d’ouvrir sous peine de sanction.

En théorie, dans le secteur privé, les artisans, entrepreneurs ou employés du privé, ne sont pas censés subir de restriction. Mais les pratiques religieuses sont tellement mal vues qu’en réalité tout le monde a peur. Ma mère n’a jamais travaillé dans sa vie, mais elle n’ose même pas garder un Coran à la maison. En Chine intérieure, les musulmans sont beaucoup plus libres. Le gouvernement n’est pas forcément contre l’islam, il a juste peur que les Ouïghours se rassemblent autour de leur religion.

Capture d'écran d'un post Weibo.Traduction ci-dessous.

"Lors du mois de Ramadan, le premier niveau d’alerte de surveillance policière est activé au Xinjiang. Je sais d’avance que ça sera un mois difficile à vivre "

"Il y a des tanks et des policiers armés vraiment à chaque coin de chaque rue"

Lin (pseudonyme) est ouïghour. Elle a grandi et travaillé dans la province du Xinjiang jusqu’en 2013, et vit aujourd’hui dans la province du Yunnan, au sud-ouest de la Chine.

Les pratiques religieuses en général ont toujours été officiellement déconseillées au Xinjiang, mais avant que la situation ne se tende, il y avait beaucoup moins de surveillance. Je travaillais il y a quelques années dans une entreprise étatique là-bas et tout le monde respectait quand j’observais le jeûne. Je ne pouvais pas porter le voile au travail, mais dans la rue c’était autorisé.

Mais récemment, j’ai voulu rentrer avec mon voile dans un parc public et la police m’a obligé à l’enlever. Les choses ont changé peu à peu depuis les émeutes de 2009[Les émeutes au Xinjiang ont éclaté à Urumqi le 5 juillet 2009 suivie d’attaques contre des chinois Hans faisant 200 morts, selon les sources gouvernementales chinoises NDLR]. Plus les Ouïghours protestent, plus Pékin essaye de siniser la région. Je suis retournée dans le Xinjiang pour voir des amis l’année dernière. La police a arrêté ma voiture pour examiner tout ce qu’il y a dans le coffre avant de me laisser rentrer dans une zone résidentielle. Il y a des tanks et des policiers armés à chaque coin de rue. Les autorités sont opposées à toute sorte de rassemblements et ont interdit les marchés du matin en 2013 … J’ai beaucoup d’amis qui vivent encore aujourd’hui au Xinjiang et se sont vus retirer leurs passeports.


Les déplacements à l’étranger sont aussi limités comme en témoigne cette circulaire du parti communiste de Yili, ville frontalière avec le Kazakstan. Photo d’un groupe privé wechat, envoyé par notre observatrice.


 "Les résidents détenteurs des passeports devront impérativement les rendre avant le 15 mai 2015 au commissariat de la police. Utilisation sur demande. Les passeports qui n’ont pas été rendu à temps seront invalides à partir de la date indiquée ci-dessus", peut-on lire sur une circulaire du parti communiste.

France 24 a contacté des Ouïghours vivant actuellement au Xinjiang, mais aucun n’a accepté de s’exprimer au téléphone, par crainte d’être sur écoute.