Depuis le début du ramadan, des militants tunisiens signalent des interventions policières, parfois violentes, contre des cafés ouverts en journée. Deux vidéos de ces abus, l’une à Tunis, l’autre à Monastir, ont émergé sur les réseaux sociaux. Leurs auteurs témoignent…

Le ramadan a officiellement démarré le jeudi 18 juin en Tunisie. Durant cette période de jeûne religieux, la plupart des débits de boissons et des restaurants décident généralement de fermer leurs échoppes la journée. Mais certaines restent ouvertes pour permettre à ceux qui ne souhaitent pas jeûner de se ravitailler, le plus souvent derrière des rideaux pour ne pas importuner les jeûneurs.

"Les policiers sont rentrés, ont filmé les clients et relevé leurs identités"

C’est le cas du café Monaco de Gammarth, en banlieue de Tunis. Samedi 20 juin, Abdel (pseudonyme) un client, est attablé dans ce café lorsque deux hommes font irruption et demandent au gérant de fermer la boutique. Le client filme discrètement la scène.


Ces hommes sont entrés dans le café, téléphone portable à la main, en filmant les clients un par un. Je me suis dit que c’était soit des fous, soit des espions. Lorsqu’un serveur m’a expliqué que c’étaient des responsables de la police de Gammarth, j’ai cru halluciner. Puis, les hommes ont sorti un bout de papier et demandé à chaque client de présenter sa carte d’identité.

Ils sont ensuite allés voir le gérant du café au comptoir et l’ont réprimandé, disant qu’il devait fermer. Le café a commencé à se vider. Il y avait même une touriste française qui ne comprenait pas ce qu’il se passait et qui tentait de demander des explications à un serveur très gêné.

"C'est la première fois en neuf ans que je suis agressé parce que mon café est ouvert pendant le ramadan"

Un autre cas, plus violent, a émergé sur les réseaux sociaux mercredi soir. Il a été révélé par Moustapha Fares, le gérant d’un café de Monastir. Son établissement a été attaqué par un policier qui exigeait sa fermeture. Mais pas n’importe quel policier : le chef de la police du district de Monastir en personne, qui s’est également permis de frapper une serveuse et de jeter le téléphone portable d'une serveuse de l'établissement, qui tentait de quitter les lieux.

L’incident a été filmé par la caméra de surveillance d’un marchand de fruits voisin du café.

Posted by Everchat Fares on mercredi 24 juin 2015
Sur ces premières images d'une caméra de surveillance d'un vendeur de fruits à côté du café, on voit la jeune serveuse sortir du café et être poursuivie par le policier, qui la frappe avant de jeter son téléphone portable.

فيديو لمدير أمن اقليم المنستير يعتدي على فتاة بالضرب صيحة فزع من مواطن تونسي الجنسية أصيل مدينة المنستير حيث تعمد السيد مدير اقليم الأمن "مفيد" تهشيم مقهى كائن بمفترق الكرة الأرضية بمدينة المنستير بدعوى أنه لا يحق لي العمل أثناء النهار علما و أني كنت قد راسلت المنطقة و الولاية في عديد المرات قصد تمكيني من رخصة لفتح المحل أثناء النهار و ذلك نظرا لمحاذاتي لصندوق الوطني للتأمين على المرض و تردد المرضى و العجز الغير القادرين على الصيام. غير أنه ما راعني أن قام الاطار الأمني المذكور أعلاه بتهشيم و السب و الشتم و الثلب للعاملين و الحرفاء الموجودين داخل المقهى و أغلبهم من المسنين و لم يكتفي بذلك حيث أنه قام بضرب الفتاة الموجودة وراء حوض الغسيل بكرسي على ظهرها وهي طالبة بالكلية و عمد الى اللحاق بها خارج المقهى و انهال عليها بالضرب و هشم هاتفها الجوال مما أدى الى غثيانها و حملها الى المستشفى. مع العلم أنه توجه الى المقهى و معه ما يقارب "الثلاثة عشر عون أمن" و لم يتدخل أي منهم إلا بالسلوك الفاضلة و الحميدة.

Posted by Everchat Fares on mercredi 24 juin 2015
La même scène a été filmée par une autre caméra. L'altercation intervient à 1:30.

Moustapha Fares, le gérant du café attaqué, explique :

Avant que le policier n’entre dans le champ de la camera à l’extérieur de mon café, il était furax dans mon établissement, il a cassé du mobilier et tapé ma serveuse avec une chaise. Nous avions l’impression d’être des hors-la-loi tellement ça a été brutal ! Ça fait neuf ans que j’ouvre mon café tous les ans à la période de ramadan en journée, car il est situé à côté d’une caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) tunisienne. Les gens qui vont à cette Cnam sont souvent âgés ou en mauvaise santé et ne jeûnent donc pas. À chaque fois, je montre patte blanche, et j’adresse un courrier officiel à la wilaya [autorité administrative] pour leur dire que pour ces raisons, je resterai ouvert en journée. Mais cette année, je n’avais pas eu de réponse de leur part.

Les années précédentes, il m’est arrivé d’avoir la visite de policiers, qui me demandaient gentiment de fermer mon établissement car ils estimaient que j’incitais à la consommation. Mais jamais moi, ni un de mes employés, n’avions été violentés de la sorte !

Une question de "respect des concitoyens" pour le ministère de l'Intérieur

Les deux cas recensés ci-dessus ne sont pas restés longtemps impunis : les trois policiers de Gammarth ainsi que le chef de district de Monastir ont tous été mis à pied pour "abus de pouvoir".

Interrogé par France 24 sur la légalité de ces interventions, le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Mohammed Aroui, explique :

Aucun café ne peut rester ouvert pendant la période de ramadan en dehors des zones touristiques et commerciales identifiées par le ministère dans une circulaire transmises aux mairies. Nous respectons la liberté ou non de jeûner, mais il y a des mesures spécifiques durant le ramadan qui sont prises pour respecter nos concitoyens.

En clair, un cafetier qui n’est pas dans une zone touristique ou commerciale s’expose à un contrôle de police et à une obligation de fermeture, mais ne sera pas poursuivi pénalement.

"Aucune loi n'interdit à un café de rester ouvert pendant le ramadan"

Ces affirmations sont fortement contestées par des activistes des droits de l’Homme, comme Lilia Weslaty, qui considère qu’elles sont contraires à la Constitution tunisienne.

Il n’y a aucune base légale qui oblige un café ou restaurant à demander l’autorisation de rester ouvert pendant le ramadan : c’est la liberté de chacun garantie par la Constitution. Pourtant dans les faits, les contrôles sont réguliers, notamment dans les zones jugées non-touristiques. En 2013, il y avait eu plusieurs attaques d’individus très conservateurs, parfois se revendiquant salafistes, sur des cafés qui restaient ouverts.

C’est très inquiétant de voir qu’en 2015, ce sont des policiers qui s'y mettent de façon brutale et irrespectueuse. Il est possible que ce soient des actes individuels et zélés. Mais en l’absence de condamnation ferme des autorités, et vu le flou du discours, on peut se demander si le ministère de l’Intérieur ne joue pas le rôle de la police religieuse pour plaire à l’électorat conservateur.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Alexandre Capron (@alexcapron), journaliste à France 24.