Soirée du 22 juin, dans le quartier Boukhalef de Tanger. Toutes les images ont été envoyées par l'un de nos Observateurs.

Les médias ont actuellement les yeux rivés sur la Méditerranée, où des milliers de migrants perdent chaque année la vie en tentant de passer en Europe. Mais dans les pays du pourtour méditerranéen également, cet afflux de clandestins cause des drames. À Tanger, au Maroc, des heurts ont une nouvelle fois éclaté ce week-end entre Marocains et migrants d’origine subsaharienne.

Dimanche 21 juin, des dizaines de Marocains armés ont fait irruption dans des appartements squattés par des migrants d’origine subsaharienne, dans le quartier Boukhalef de Tanger. Le même scénario s’est reproduit le lendemain, dégénérant en affrontements.

Les tensions dans ce quartier ne sont pas nouvelles. En décembre dernier déjà, les journalistes de l’équipe des Observateurs s’étaient rendus à Boukhalef pour y tourner un reportage "Ligne Directe" sur la difficile cohabitation entre migrants et Marocains.


Depuis, les tensions entre les deux communautés avaient baissé d’un cran, mais nos Observateurs craignent aujourd’hui que les violences reprennent, comme l’été dernier, où un Sénégalais avait perdu la vie.

Quartier Boukhalef, à Tanger, le 21 juin.

"Les Marocains sont venus avec de longs couteaux, des gourdins et des cailloux"

Serge (pseudonyme) est un Camerounais vivant à Tanger depuis deux ans et demi.

Dimanche, un Marocain est venu à l’appartement situé en face du mien, vers 14h30. C'est un logement dans lequel vivent plusieurs migrants d’origine subsaharienne, dont des femmes enceintes. Puis, son frère et d’autres hommes sont arrivés. Je pense qu’ils étaient une trentaine au total.

Les Marocains ont dit qu’il y avait trop de bruit pendant le ramadan, que le propriétaire voulait revenir s’installer dans l’appartement, et qu’ils devaient donc quitter les lieux. Ces hommes n’étaient donc pas les propriétaires. Et je ne suis même pas sûr qu’ils avaient été envoyés par les propriétaires…

Ils ont mis tout le monde dehors et volé de l’argent et des petits objets de valeur. Ils ont jeté des objets par les fenêtres, dont des vêtements de bébé. Ils ont également cassé pas mal de choses. On les a laissés faire, pour éviter un bain de sang, car ils avaient de longs couteaux, des gourdins et des cailloux. Donc il n’y a pas eu de blessés. Ils sont ensuite repartis pour aller prier, avant de revenir dans le même appartement. Ce jour-là, on a appelé la police, mais personne n’est venu…

Quelle vie de merde au maroc le Racisme à vraiment pris le déçu. Les noirs non plus de considération dans ce pays.il faut que sa changeeeeeeee.

Posted by Willyam Banta on Sunday, June 21, 2015
Des matelas et d'autres affaires, jetés par les fenêtres d'un immeuble, le 21 juin. Vidéo postée sur Facebook.

Le lendemain, des Marocains sont venus dans mon appartement. Ils ont à nouveau cassé, jeté et volé des objets… Mais cette fois, ça a dégénéré dans la soirée. Quand ils ont commencé à charger des objets volés sur des motos, certains migrants leur ont couru après et de jeunes Marocains ont alors commencé à leur jeter des cailloux. L’un des migrants a été touché au crâne et a perdu connaissance. Il a dû être emmené à l’hôpital. [Un autre migrant et deux Marocains ont également été transférés à l’hôpital, selon un Sénégalais qui est allé leur rendre visite mardi 23 juin, NDLR.]

D’autres migrants ont alors riposté, en lançant à leur tour des cailloux en direction des Marocains. Ces derniers ont sorti des machettes, des couteaux et des gourdins, donc on a tous fui. On est allés se cacher dans les collines, où on est restés jusqu’à 5 h du matin.

Cette fois-ci, les policiers sont venus, comme ça avait dégénéré. Mais ils sont restés quelques minutes seulement. Ils ont discuté en arabe avec les Marocains, avant de repartir. Et les violences ont ensuite recommencé !

Le migrant ayant été blessé au crâne lors des affrontements avec les Marocains, le 22 juin.

Si ces violences recommencent dans les prochains jours, ça risque vraiment de péter si les forces de l’ordre n’interviennent pas. C’est toujours au moment du ramadan qu’il y a des problèmes, je me demande pourquoi…


Un homme et un bébé à la rue, après avoir été chassés de l'appartement dans lequel ils logeaient. Photo prise par un autre Observateur.

"C’est à la police de régler les problèmes, et non à des hommes armés"

Konaté (pseudonyme) travaille pour l’association espagnole Caminando Fronteras, qui fournit une aide humanitaire aux migrants à Tanger.

L’an dernier, il y avait déjà eu des violences au moment du ramadan, qui avaient fait de nombreux blessés. Le 29 août, un Sénégalais avait même été tué. Actuellement, on a donc un peu l’impression de revivre ce qu’il s’était passé l’an dernier, au tout début. On dirait que tout ça est organisé à l’avance !

Certes, il y a des problèmes dans le quartier : certains appartements sont squattés par les migrants, des Marocains disent que c’est le bazar… Mais c’est à la police de régler ça et de faire respecter la loi, et non pas à des hommes armés, comme ce qu’il se passe en ce moment.

C’est dommage, car il n’y avait plus de problèmes majeurs ces derniers mois… Il y avait des tensions entre les migrants et les propriétaires, mais ils ne venaient jamais armés.

Le 15 juin dernier, des dizaines de Marocains ont réalisé un sit-in dans le quartier Boukhalef, pour protester contre les "comportements illégaux" des migrants subsahariens. En fait, il faudrait que le gouvernement sensibilise la population locale à cette question de l’immigration, parallèlement à l’opération de régularisation des sans-papiers qu’il mène actuellement. [L'an passé, au moins 16 000 migrants ont été régularisés, sur plus de 25 000 dossiers déposés, NDLR.]


France 24 a contacté le commissariat central et la Wilaya de Tanger, qui n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet.



Cet article a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.