LIBAN

Vidéos de torture de prisonniers au Liban : "Les autorités savaient"

La diffusion de deux vidéos de torture à Roumieh, la plus grande prison du Liban, ont provoqué un tollé sur les réseaux sociaux mais aussi dans la classe politique libanaise. Pourtant, selon notre Observateur, les autorités avaient été alertées sur ces cas de torture au mois d’avril dernier. Mais elles n’avaient pas réagi.

Publicité

La diffusion de deux vidéos de torture à Roumieh, la plus grande prison du Liban, ont provoqué un tollé sur les réseaux sociaux mais aussi dans la classe politique libanaise. Pourtant, selon notre Observateur, les autorités avaient été alertées sur ces cas de torture au mois d’avril dernier. Mais elles n’avaient pas réagi.

Dans la première vidéo, on voit plusieurs prisonniers alignés par terre à moitié nus. Un agent portant l’uniforme des Forces de sécurité intérieure (FSI) se met à frapper à coups de bâton l’un des détenus, qui a les mains ligotées derrière le dos. 

Sur la deuxième vidéo, un agent du FSI frappe un autre détenu par terre avec un  bâton. Le prisonnier, lui aussi menotté et en sous-vêtements, tente désespérément d’esquiver les coups. L’agent lui ordonne alors de lui embrasser les pieds, puis lui assène des coups de pied en plein visage.

 

Selon le ministre de l’Intérieur Nohad Machnouk, ces vidéos on été filmées au cours d’une perquisition le 20 avril dernier, à la suite d’une mutinerie de prisonniers dans l’aile "D" de la prison, occupée en majorité par des islamistes.

Trois mois avant cette mutinerie, les détenus jugés dans des affaires de terrorisme avaient été déplacés du bloc "B", considéré comme un QG des jihadistes et où les gardiens n’osaient plus entrer, vers l’aile "D" du bâtiment.

Après la diffusion des deux vidéos ce weekend, cinq agents du FSI ont été arrêtés. Le ministère de l’Intérieur, lors d’une conférence de presse, s’est dit soucieux de ne pas voir"toute l’institution des FSI condamnée pour les agissements de quelques individus." Et d’ajouter : "S’il y a quatre à six militaires capables de tels actes, cela n’engage pas les centaines d’agents qui étaient sur place, ni les milliers d’autres détenus."

Il s’est aussi félicité du fait d’avoir autorisé une délégation du Comité international de la Croix rouge (CICR) à pénétrer la prison après la rébellion d’avril pour recueillir des témoignages de détenus : "Aucun autre pays de la région ne l’a jamais fait, ni ne défère ses militaires devant le parquet pour des questions d’ordre disciplinaire."

Mais ces arrestations n’ont pas calmé la colère des familles des détenus, qui ont organisé des manifestations dans plusieurs villes dimanche.

"Il y a des cas beaucoup plus graves que les tabassages"

Nabil al-Halabi est directeur de l’Institut libanais de la démocratie et des droits de l’Homme

Malheureusement, nous n’avons pas été surpris par les vidéos de torture qui viennent de sortir sur les réseaux sociaux. Après la mutinerie d’avril dernier, nous avons reçu des dizaines de témoignages d’ex-détenus et de parents de détenus sur des cas de torture. Des proches de prisonniers avaient également organisé des manifestations et des sit-in dans plusieurs villes du Liban pour attirer l’attention des autorités. À ce moment-là, nous avions demandé la mise en place d’une commission d’enquête placée sous l’autorité de la justice. Mais le ministre de l’Intérieur avait refusé cette proposition et démenti tout acte de torture.

Nous sommes convaincus que les autorités savaient qu’il y a eu torture et ont essayé de cacher la vérité. Nous avons appris que le Comité international de la Croix rouge a été autorisé à visiter la prison fin avril. [La visite du CICR était essentiellement axée sur la distribution de biens de première nécessité

]. Mais les familles nous ont expliqué que quelques jours avant, les responsables avaient fait transférer plusieurs des prisonniers qui avaient fait l’objet de maltraitances.

 

"Ils sont en train de créer les conditions idéales pour transformer les prisons en fabriques de terroristes"

Ce qu’on voit dans ces vidéos, ce sont en fait des actes de représailles qui ont été perpétrés contre les détenus. Et les forces de l’ordre ne se sont pas contentées de punir les prisonniers impliqués dans la mutinerie mais elles s’en sont prises à tous les occupants de l’aile "D".

En tout, nous avons recueilli 57 témoignages relatant des faits de torture contre des détenus de cette prison. Et il y a des cas beaucoup plus graves que les tabassages qu’on voit sur ces vidéos. Un prisonnier a notamment perdu son œil et un autre a expliqué avoir été forcé à violer un codétenu.

Cet acte de vengeance indigne d’un État de droit ne s’est pas limité à la torture. Nous avons aussi reçu plusieurs témoignages affirmant que des détenus souffrant de maladies chroniques tel que le diabète ont été privés de médicaments à la suite de la mutinerie.

La surcharge de la prison [initialement conçue pour 400 détenus, la prison accueille plus de 1000 prisonniers aujourd’hui] constitue un autre manquement aux droits fondamentaux des prisonniers. Le fait d’entasser les prisonniers ainsi constitue une autre forme de maltraitance et un facteur supplémentaire de tensions. Ce qui n’est pas pour arranger les choses, c’est le fait que les autorités aient mis dans ce bloc"D"des réfugiés syriens ces derniers mois. Au lieu de chercher une solution à la surcharge, les autorités sont en train de jeter en prison des réfugiés au simple motif que leurs papiers ne sont pas en règle.

La prison de Roumieh est surchargée - comme toutes les prisons du pays d’ailleurs – à cause des lenteurs des procédures judicaires au Liban qui peuvent parfois durer des années. Je connais personnellement deux détenus qui ont été innocentés après être restés huit ans derrière les barreaux en attente de leur jugement. C’est inadmissible !

Avec toutes ces formes de maltraitance, le système judiciaire libanais est en train de créer les conditions idéales pour transformer les prisons en fabriques de terroristes.

 

Un rapport des Nations unies publié l’année dernière décrit la torture dans les prisons libanaises comme étant "systémique"et "utilisée de façon routinière par les forces de l’ordre".