BULGARIE

Ghettos roms et manipulation nationaliste : un cocktail explosif en Bulgarie

La Bulgarie est en proie à des tensions inter-ethniques inhabituelles depuis plusieurs jours, à la suite d’une altercation entre Roms et Bulgares ayant dégénéré dans le quartier mixte d’Orlandovtsi, à Sofia, le 13 juin 2015. Des tensions largement attisées par des formations nationalistes, explique notre Observateur, quelques mois avant les élections municipales.

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Des manifestations de jeunes Bulgares contre les Roms dans le quartier d'Orlandovtsi à Sofia. Photos et vidéo postées sur le facebook d'une des personnes ayant participé à un de ces rassemblements.

 

La Bulgarie est en proie à des tensions inter-ethniques inhabituelles depuis plusieurs jours, à la suite d’une altercation entre Roms et Bulgares ayant dégénéré dans le quartier mixte d’Orlandovtsi, à Sofia, le 13 juin 2015. Des tensions largement attisées par des formations nationalistes, explique notre Observateur, quelques mois avant les élections municipales.

Le 13 juin, une dispute – suivie d’une bagarre  – éclate entre des jeunes roms et des jeunes bulgares à Orlandovtsi. Le lendemain, des Bulgares font irruption dans la partie rom du quartier, officiellement pour protester contre l’agression dont ils auraient été victimes la veille. Cagoulés et armés de battes de baseball, ils s’en prennent aux habitants, qui tentent de se défendre avant d’appeler des renforts. La police intervient alors et arrête une trentaine de personnes, dont de nombreux supporters "ultras", ainsi que des sympathisants de partis d’extrême-droite.

Des dizaines de Bulgares – dont des représentants de partis nationalistes – manifestent depuis quotidiennement contre les Roms dans le quartier d’Orlandovtsi, où un important dispositif policier a été déployé afin de sécuriser les lieux.

Alors que des heurts entre Roms et Bulgares ont également été répertoriés ces dernières semaines dans les villes de Gurmen, Plovdiv ou encore Novi Khan, le premier ministre Boïko Borissov a récemment appelé au calme et "à ne pas jouer avec le feu", ajoutant qu’il était "très facile de faire éclater un conflit ethnique".

Posted by ЙОНКА ИВАНОВА on dimanche 14 juin 2015

''Les partis politiques nationalistes cherchent à instrumentaliser les peurs existant au sujet des Roms''

Svetoslav Traykov vit à Varna, dans l’est de la Bulgarie. Il a travaillé pendant trois ans pour l’administration régionale de Varna, où il était responsable de l’intégration des minorités.

À Orlandovtsi, les gens manifestent contre les "crimes" des Roms, comme ils disent. Ils leur reprochent de vivre dans l’illégalité, car certains vivent dans des baraquements, et de vandaliser les maisons pour commettre des cambriolages. Il existe bien sûr des Roms qui commettent des crimes et des délits, souvent liés à la pauvreté dans laquelle ils vivent, mais c’est aussi le cas des Bulgares ! Un crime est un crime, peu importe l’origine de celui qui le commet.

Pour moi, ces manifestations sont loin d’être spontanées, car la plupart de ceux qui y participent sont liés à des organisations nationalistes. [En outre, la trentaine de personnes ayant été arrêtées étaient déjà connues des services de police pour avoir participé à d’autres manifestations semblables, NDLR]

Les partis politiques nationalistes cherchent à instrumentaliser les peurs existant au sujet des Roms – en les présentant comme des criminels – car les élections municipales d’octobre approchent. Quand il y a des incidents impliquant des membres de cette communauté, ils en profitent pour faire passer leur message : "Votez pour nous, sinon les Roms vont vous tabasser, vous tuer et vous voler". Leur discours est axé sur la dimension ethnique. Ils font également l’amalgame entre les Roms et l’occupation ottomane qui a duré 500 ans environ, du XIVe au XIXe siècle. [Les Roms bulgares sont majoritairement musulmans, alors que la majorité de la population est orthodoxe, NDLR]

Pourtant, il n’y a généralement pas de problème majeur entre les minorités – qu’il s’agisse des Roms, des Arméniens ou encore des Juifs – et le reste de la population, même s'il existe un certain racisme envers les Roms. Personnellement, je vis dans un quartier rom à Varna, et on n’a aucun souci avec eux. Les tensions actuelles sont donc inhabituelles, mais les médias bulgares en parlent tout le temps depuis quelques jours, ce qui exagère le problème…

La dernière fois qu’il y a eu des tensions importantes, c’était en 2011, à la suite du décès d’un enfant qui avait été heurté par le véhicule d’un Rom, à Katunitsa. [De nombreuses manifestations s’étaient déroulées à la suite du drame, peu de temps avant l'élection présidentielle d’octobre 2011, NDLR] En fait, à chaque fois qu'il y a des problèmes, c'est avant des élections.

Les nationalistes gagnent du terrain en Bulgarie. Aux dernières élections législatives, en octobre 2014, ils ont obtenu plus de 10 % des votes...

Environ 800 000 Roms vivent en Bulgarie, soit plus de 10 % de la population. Depuis la chute du régime communiste, ils sont relégués dans les quartiers périphériques des villes, devenus des ghettos, où ils vivent souvent de manière extrêmement précaire.

Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.