Nawufal Mohamed habite à Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis (93). Pour "être moins bête" dit-il, il a décidé de poursuivre des études en urbanisme. Sa faculté est, elle-aussi, dans le 93. Pourtant, il passe en moyenne 3h30 dans les transports, les bons jours. En images, avec son téléphone portable, il commente ce trajet pour Pas 2 Quartier.

"Je me dis que je suis courageux"


Le trajet que je fais le plus souvent c’est de chez moi, allée du Rouailler à Clichy-sous-Bois vers Saint-Denis Université (Paris VIII). Même si c’est un itinéraire de banlieue à banlieue, le chemin le plus court, c’est de passer par le centre de Paris. Le jour où j’ai filmé les images, c’était un trajet idéal, j’ai eu tous les transports quasiment sans attendre. Et même là, j’ai mis 1h30 à l’aller. Mais, croyez moi, c’est pas toujours comme ça.  
 
Quand on enchaîne bus de banlieue, RER et métro, c'est une question de bonne coordination. Il suffit qu’un des transports fonctionne mal pour que tout le trajet se transforme en galère. Pour le bus 601 par exemple, mon trajet est supposé être de 20 à 25 min mais si je suis pris dans les bouchons, c'est foutu.

"Je suis toujours en retard, les gens ont du mal à comprendre"

Quand j’arrive à la faculté, je me dis que je suis courageux. De chez moi, que je sois loin ou près de ma destination, ça n'est jamais simple. À Clichy-sous-Bois, on n’a ni arrêt de tramway, ni gare de RER, donc c’est minimum 20 min de bus pour aller à la gare du Raincy.  Si les trajets de banlieues à banlieues sont souvent les plus compliqués, le cas de Clichy est particulièrement pénalisant. J’ai des amis qui partent tous les jours du 78 (Yvelines) et ils arrivent avant moi à la fac. Ils ont du mal à comprendre que je sois toujours en retard. Je peux décider de partir dix minutes en avance mais ce n’est pas toujours efficace, et puis c’est usant de réfléchir comme ça en permanence.

"Bloquer la construction du tramway, c’est dégueulasse"

Le manque de transports, c’est le drame de ma ville. Et encore on a de nouvelles lignes de bus  depuis le milieu des années 2000. Avant ça, on avait deux bus de la RATP qui traversaient la ville et rien d’autre. On attend tous ici le tramway T4 [dont la mise en service vers Clichy-Montfermeil est annoncée pour 2018]. Mais plusieurs mairies alentours sont en train de bloquer sa construction. C’est dégueulasse. Pour nous, c’est simple, ils veulent nous maintenir dans notre ghetto. Dans ces conditions, je comprend ceux qui n’arrivent pas à se motiver pour aller chercher du travail dans Paris ou ailleurs. L’autre problème auquel beaucoup ici ont été confrontés, c’est qu’un employeur préférera toujours prendre quelqu’un qui habite plus près de son lieu de travail. Les Clichois, enclavés, passent après les autres.
 
Interview d'une étudiante qui fait le trajet d'Aulnay-sous-Bois à la faculté d'Assas dans le centre de Paris. Réalisée par Nawufal.

 
"La nuit, des années lumière de galère !"

Sortir à Paris, c’est encore une autre histoire. Quand on prend un verre après la fac avec mes amis, je finis jamais la soirée avec eux. J’ai dans la tête les horaires des derniers métros, RER, bus. Je calcule tout le temps. À minuit, en général, je suis sur le départ. Et c’est dur parce que je pars plus tôt que tous les autres, mais j’arrive chez moi plus tard. J’ai toujours la solution du Noctilien qui part de Gare de l’est vers Clichy, mais c’est entre 45 minutes et une heure d’attente. La dernière fois, j’ai vu sur le panneau un temps d’attente de 62 minutes. C’est rageant ! Et il faut imaginer les gens qu’on croise en pleine nuit à ces arrêts…
 
Nawefal dans le bus N45 vers Clichy.
 
"J’adore ma ville, je ne veux pas déménager"

J’aurais pu partir, tenter de prendre un petit appartement à Paris mais je suis le plus grand dans ma famille. J’ai plusieurs petits frères qui auront bientôt besoin que je les accompagne pour les inscriptions à l’université etc…c’est un peu compliqué. Je ne peux pas les laisser. Mais aussi, j’aime ma ville. On dit souvent ici qu’on fait "le tour du monde en une heure". Il y a tellement de nationalités différentes. L’ambiance est chaleureuse. Les voisins vont ramènent des bons plats de chez eux. On n’est jamais tout seul. On parle du phénomène des bandes, mais c’est ce qui nous fait tenir quand on déprime. Sinon on devient fou. Alors non, je ne veux pas déménager.

Clichy-Montfermeil, le désenclavement, c'est pour quand ?

Le désenclavement de Clichy-Montfermeil a été promis par l’État français après les émeutes de 2005 et selon le calendrier initial, le débranchement du T4 devrait déjà être effectif.
 
D’après les dernières annonces officielles, la mise en service de la nouvelle ligne est finalement prévue pour 2018, mais plusieurs communes situées sur le trajet continuent de s’y opposer, parmi lesquelles Pavillons-sous-Bois et Livry-Gargan, deux villes pavillonnaires cossues voisines de Clichy et Montfermeil.  Pour retarder le démarrage du chantier, le maire UMP de Livry-Gargan a refusé de signer les arrêtés de dévoiement des réseaux prévus cette année. Il estime que sa commune ne peut pas payer les travaux et que le nouveau tracé n'est pas justifié.
 
En avril, le maire de Clichy-Sous-Bois avait rappelé que le tracé du T4 avait fait l’objet d’une déclaration d’utilité publique, tentant ainsi de clore le débat. "Si la peur est celle d’un lien physique entre Livry-Gargan et Clichy-Montfermeil, alors c’est irraisonnable (…)" avait-il alors déclaré.
 
L’autre grand projet en cours qui devrait participer au désenclavement des deux communes est le super-métro du Grand Paris Express. Mais les habitants devront prendre leur mal en patience puisque la mise en service de la gare, qui sera située à la jonction entre Clichy et Montfermeil, est prévue pour 2023. Cette extension du métro devrait permettre de réduire à 30 minutes le temps de trajet actuellement d’1h30 vers une ville comme Villejuif, située dans le sud de Paris.
 
En 2014, les Franciliens passaient 1h30 en moyenne quotidiennement dans les transports. Une grande disparité existe entre Parisiens, qui mettent 30 minutes pour se rendre sur leur lieu de travail et ceux qui se déplacent de banlieue à banlieue pour le double du temps.

Billet écrit avec la collaboration de @segomalterre