NIGER

Naître prématuré au Niger, un combat pour la survie

À neuf mois, Njema est un bébé joyeux, dodu, en pleine forme. Mais elle revient de très loin. Née presque deux mois avant le terme, Njema aurait facilement pu mourir, comme tant d’autres bébés nés prématurés au Niger, l’un des pays les plus pauvres du monde, mais elle s’en est sortie. Et sa mère a voulu raconter son combat…

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Njema, née prématurée le 1er Septembre à Zinder. 

À neuf mois, Njema est un bébé joyeux, dodu, en pleine forme. Mais elle revient de très loin. Née presque deux mois avant le terme, Njema aurait facilement pu mourir, comme tant d’autres bébés prématurés au Niger, l’un des pays les plus pauvres du monde, mais elle s’en est sortie. Et sa mère a voulu raconter son combat.

Rachida Diop Abdoulaye, 32 ans, travaille dans une banque à Niamey. Elle envisageait d’accoucher de son premier enfant, qui devait naitre mi-octobre, dans une maternité de la capitale. Fin août, Rachida s’est rendue à Zinder – la deuxième ville du pays, dans le sud – pour rendre visite à son mari, qui y travaille dans une raffinerie. Et là, ses contractions se sont déclenchées.

''Sa peau avait changé de teinte. J’étais paniquée''

Mon mari étant absent ce jour-là, une voisine m’a accompagnée à la maternité, où j’ai accouché normalement. La petite ne pesait que 900 grammes. Le personnel m’a dit de vite me rendre à l’hôpital de Zinder, car la maternité n’était pas en mesure de s’occuper de bébés prématurés. J’ai sauté dans un taxi, et le temps qu’on arrive à l’hôpital, elle ne respirait plus. Sa peau avait changé de teinte. J’étais paniquée. Sur place, une pédiatre lui a mis de l’oxygène dans le nez, et elle a retrouvé son teint normal.

Njema à l'hôpital. 

L’hôpital n’était pas équipé de couveuses. Ils nous ont donc mis deux jours dans ce qu’ils appellent une "salle chauffante ", c'est-à-dire une salle où des radiateurs portables sont allumés au niveau maximum. Les médecins ont dû la mettre sous perfusion avec du glucose, et lui donnaient mon lait maternel par sonde. J’ai appelé mon oncle, qui est spécialiste en néo-natalité mais qui travaillait à l’époque en Guyane. Il a pu me fournir les renseignements que les médecins sur place n’avaient pas – notamment quels médicaments pouvait aider ma fille à survivre.

Deux jours après sa naissance, elle devait prendre du citrate de caféine, et il n’y avait pas ça à Zinder ; pareil pour l’Uvesterol, des vitamines spéciales qu’elle a pris pendant cinq mois. Heureusement, mes parents ont pu acheter ces produits à Niamey et me l’ont fait parvenir par avion dans les délais, via une hôtesse de l’air que connaissait ma sœur. C’était encore plus difficile d’obtenir du Trenar, du lait pour bébés prématurés : il n’y en avait ni à Zinder, ni à Niamey. On en a donc fait venir par bus du Rwanda.

"Au Niger, quand un bébé meurt, on voit souvent ça comme une fatalité"

J’ai énormément de chance d’être éduquée, et d’avoir une famille qui s’y connaît en médecine. Les autres mères de bébés prématurées que j’ai rencontrées à l’hôpital n’avaient pas cette chance. Dans les premiers jours, au service des urgences, j’ai vu plusieurs bébés mourir quotidiennement. Certaines mères venaient de villages lointains, et n’avaient pas pu arriver à l’hôpital à temps pour sauver leurs enfants. Après la salle chauffante, j’ai passé plusieurs semaines dans une salle commune, où l’on regroupait tous les bébés prématurés qui avaient survécu leurs premiers jours ; il y avait quatre lits, et dans chaque lits deux ou trois bébés. Au moins une fois par semaine, un bébé mourait. Les conditions d’hygiène n’aidaient sûrement pas : les infirmières utilisaient le même thermomètre pour tous les bébés, et il y a avait des toiles d’araignées aux murs. Mon mari a été obligé d’acheter des gants stérilisés, car il n’y en avait pas.

Njema et ses parents. 

Plusieurs des mamans qui ont perdu leurs bébés sont revenues me voir à l’hôpital par la suite. Elles voulaient prendre des nouvelles de ma fille. À travers elle, ces mères voyaient les enfants qu’elles avaient perdus, qu’elles ne verraient pas grandir. Elles souffraient, mais elles ne se plaignaient pas : la plupart du temps, au Niger, quand un bébé meurt, on voit ça comme une fatalité, on se dit que c’est Dieu qui l’a voulu. Ce sont seulement les parents avec un certain niveau d’éducation qui vont poser des questions, essayer de trouver des solutions. Et c’est dommage, car il en faudrait peu pour que beaucoup plus de bébés survivent.

C’est pour ces femmes-là que je veux me battre. Je veux trouver un moyen de fournir des couveuses et des médicaments aux hôpitaux, et de proposer un suivi psychologique aux femmes qui ont perdu leurs enfants. J’espère trouver d’autres gens qui partagent mes préoccupations afin de lancer une campagne.

Une photo récente de Njema, qui a aujourd'hui neuf mois et pèse 11 kilos.

''Le Niger a besoin de plus de personnel formé pour s’occuper des prématurés''

Abdoulaye Moumouni, l’oncle de Rachida, est l’un des rares spécialistes en néonatalité du pays. Il travaille à Niamey ainsi qu’en province.

Au Niger, on manque de moyens pour s’occuper des bébés prématurés. Il existe peu de services de néonatologie. À Niamey, il y a une maternité équipée de couveuses, mais il y a seulement quatre ou cinq de ces appareils. Nous essayons de développer une méthode alternative, peu coûteuse, dite la méthode "kangourou ". C’est une sorte de couveuse humaine : on colle l’enfant contre la maman, de jour et de nuit, enveloppé d’un tissu qui garde la chaleur. Pour l’instant, on ne fait ça qu’à Niamey ; on veut aussi développer cette méthode dans d’autres provinces. Mais il faut déjà qu’on trouve des pédiatres, et surtout des pédiatres qui veulent bien s’intéresser aux nouveaux-nés, ce qui n’est pas commun aujourd’hui…

Évidemment, des couveuses et des médicaments, ce serait utile. Mais la technologie ne fait pas tout. Pour vraiment endiguer le phénomène, il faudrait travailler sur plusieurs fronts : plus d’éducation pour que les femmes fassent du suivi pendant leur grossesse, aidant ainsi à éviter les naissances prématurées ; et plus de personnel formé pour s’occuper des prématurés pendant leurs premières semaines. Pour l’instant, les moyens humains et les compétences ne sont pas réunis au Niger, que ce soit dans le privé ou le public.

De plus, nous ne disposons pas d’études sur la population générale pour connaître le taux de mortalité parmi les prématurés. Cependant, j’ai le sentiment que la situation stagne, dans les milieux ruraux notamment. On est un peu découragés ; il reste tant à faire.

Selon l’Unicef, 27% des bébés au Niger naissent en insuffisance pondérale, que ce soit parce qu’ils sont prématurés ou pour d’autres raisons, notamment l’état de santé de leur mère. Environ 110 enfants sur 1 000 meurent avant l’âge de 5 ans.

Billet écrit avec Gaelle Faure (@gjfaure), journaliste à France 24.