AMÉRIQUES

La revanche des mutilés honduriens du "train de la mort"

Chaque année au Mexique, des migrants chutent du "train de la mort" à bord duquel ils voyagent pour tenter de rejoindre illégalement les États-Unis, et sont grièvement blessés. Après avoir été amputés, plusieurs d’entre eux ont décidé de se mobiliser, pour éviter que d’autres migrants ne connaissent le même sort.

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José Luís Hernandez Cruz, le président de l'Amiredis, à l'arrière de l'un des "trains de la mort" au Mexique. Crédit : Pedro Ultreras.

Chaque année au Mexique, des migrants chutent du "train de la mort" à bord duquel ils voyagent pour tenter de rejoindre illégalement les États-Unis, et sont grièvement blessés. Après avoir été amputés, plusieurs d’entre eux ont décidé de se mobiliser, pour éviter que d’autres migrants ne connaissent le même sort.

En 2008, des Honduriens ont créé l’Association des migrants revenus avec un handicap (Amiredis). Elle regroupe des clandestins ayant été contraints de rentrer au Honduras, après avoir perdu un bras ou une jambe en chutant du train – également surnommé la "Bête" – au Mexique. Chaque année, des centaines de milliers de personnes voyagent illégalement à bord de ces trains de marchandises dans l’espoir d’entrer aux États-Unis.

 

Quelques membres de l'Amiredis. Photo transmise par José Luís Hernandez Cruz.

"Je suis tombé du train après m'être évanoui, car je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours"

José Luís Hernandez Cruz, 28 ans, est le président de l’AMIREDIS.

 

Comme beaucoup de jeunes, j’ai quitté le Honduras pour aller chercher du travail aux États-Unis, à 18 ans. Après avoir traversé le Guatemala, je suis arrivé au Mexique. C’est là que le cauchemar a commencé. J’ai été attaqué, et on m’a volé le peu d’argent que j’avais. Je me suis donc résigné à prendre le train, car c’est le moyen de transport le plus économique. Je suis monté à bord de dix trains au total. Le jour où je suis tombé du wagon, je m’étais évanoui car je n’avais pas mangé et dormi depuis plusieurs jours. J’ai perdu ma jambe droite, mon bras droit et trois doigts de la main gauche.

J’ai chuté au niveau de la ville de Delicias, dans l’État mexicain du Chihuahua. Par chance, un homme est passé à ce moment-là, donc il m’a aidé. Il a appelé une ambulance qui est arrivée quelques minutes plus tard. Sans lui, je serais mort en me vidant de mon sang, comme beaucoup de migrants.

 

"Je voulais aider ma famille, mais j’ai compris que j’allais devenir une charge pour elle"

Quand j’ai réalisé l’état dans lequel j’étais, j’ai pleuré, pleuré et encore pleuré. J’ai pensé à ma famille : je voulais les aider, mais j’ai compris que j’allais devenir une charge pour eux. Tous mes rêves se sont effondrés.

 

Le président de l'Amiredis, José Luís Hernandez Cruz. Photo transmise par lui-même.

J’ai été hospitalisé pendant près de deux ans au Mexique, dans trois hôpitaux différents. On m’a donné une prothèse pour ma jambe. J’ai eu de la chance, car les migrants sont généralement renvoyés chez eux beaucoup plus vite, dès que leurs blessures sont cicatrisées. Par ailleurs, mon père a reçu un visa spécial pour venir s’occuper de moi à l’hôpital, pendant presque deux ans.

 

"Il existe des centaines de Honduriens ayant été mutilés après avoir chuté du train"

 

Mon histoire est la même que celle de nombreux migrants. Au Honduras, il existe plusieurs centaines de personnes ayant été mutilées après avoir chuté du train. [En 2014, l’État de Veracruz a estimé qu’un migrant était mutilé tous les deux ou trois jours, après être tombé de la "Bête", NDLR.] Depuis quatre ans, 332 cadavres de migrants ont également été rapatriés. Et plus de 3 000 migrants sont portés disparus depuis une vingtaine d’années.

Traverser le Mexique est extrêmement dangereux. Les cartels enlèvent des migrants, notamment pour les forcer à travailler pour eux, comme "mules" par exemple. [Il s’agit des personnes chargées de passer les frontières en transportant de la drogue, NDLR.] Près de 80 % des migrantes sont violées, et certaines se retrouvent dans des réseaux de prostitution gérés par le crime organisé.

 

Le 25 février dernier, dix-sept membres de l’Amiredis ont à nouveau entamé ce voyage, mais cette fois pour sensibiliser l’opinion publique aux dangers encourus par les migrants durant leur périple. Après avoir quitté le Honduras, ils ont traversé le Guatemala et le Mexique, avant d’arriver aux États-Unis le 19 mars.

 

 

Les membres de l'Amiredis au Mexique durant leur voyage visant à sensibiliser l'opinion publique aux risques encourus par les migrants lors de leur périple pour rejoindre les États-Unis. Crédit : Pedro Ultreras.

 

"On aimerait que les États-Unis investissent davantage en Amérique centrale, pour favoriser l’emploi"

 

 

Avec l'Amiredis, on réalise ce voyage afin d'éviter que d’autres migrants ne vivent le même cauchemar que nous. Je ne pourrai jamais retrouver ma jambe et mon bras... En revanche, il est possible de diminuer le nombre de morts, de mutilés ou encore de femmes violées.

Notre objectif est de rencontrer Barack Obama à Washington, même si on ne sait pas encore s’il acceptera de nous recevoir. Actuellement, les États-Unis dépensent des sommes folles pour sécuriser la frontière avec le Mexique, et traitent les migrants comme des criminels. Au lieu de poursuivre cette politique – peu dissuasive de toute façon – on aimerait que les Américains investissent davantage dans les pays d’Amérique centrale, pour favoriser l’emploi. Il faut traiter le problème à la racine, c’est-à-dire qu’on voudrait trouver chez nous ce qu’on recherche aux États-Unis, que beaucoup de jeunes voient encore comme la "terre promise".

Outre le chômage, des milliers de personnes quittent le Honduras car c’est l’un des pays les plus violents au monde, où le crime organisé est très implanté. [Le pays compte environ 90 homicides pour 100 000 habitants, soit le taux le plus élevé au monde, selon l’ONU, NDLR.] Il y a également beaucoup de pauvreté et peu d’opportunités pour les jeunes.

On aimerait aussi que Washington fasse pression sur notre gouvernement pour qu’il se préoccupe davantage de la population. Les Honduriens vivant à l’étranger envoient des millions de dollars chaque année au pays. [En 2014, cette somme correspondait à 18 % du PIB du Honduras, selon la Banque interaméricaine de développement, NDLR.] C’est tout ce qui importe pour le gouvernement. Mais il se ne se soucie pas des ravages liés à ces migrations, de même que les États-Unis ne se préoccupent pas des conséquences de leur politique migratoire.

 

"On est restés en détention pendant presqu’un mois et demi aux États-Unis"

Lorsqu’on a quitté le Honduras avec les autres membres de l’association, fin février, on n’avait presque pas de ressources, même si des gens nous avaient donné un peu d’argent. Pendant le voyage, on a donc été amenés à dormir par terre, sur des cartons. En fait, on a voyagé de la même manière que la plupart des migrants, c’est-à-dire sans argent et illégalement.

 

Photo transmise par José Luís Hernandez Cruz.

 

Après avoir traversé le Guatemala en bus, on est arrivés à la frontière mexicaine. On n’avait pas de visas, mais on a expliqué pourquoi on souhaitait traverser le pays. Et on nous a laissés passer…[Les migrants n’ont toutefois pas repris le train pour traverser le Mexique, puisqu'ils ont voyagé en bus, NDLR.]

Mais ça n'est pas passé à Eagle Pass, à la frontière avec les États-Unis. On est arrivés là-bas le 19 mars, et on a tout de suite été arrêtés. À ce moment-là, on n’était plus que 13, car quatre membres de notre délégation étaient déjà rentrés au Honduras, car le voyage était trop pénible. Trois hommes du groupe ont été expulsés immédiatement. Du coup, on n’était plus que dix. [Pour ne pas être expulsés immédiatement, ces derniers avaient demandé le statut de réfugié, avec le soutien du "Refugee and Immigrant Center for Education and Legal Services" (Raices), NDLR]

On a ensuite été transférés dans un centre de détention à Pearsall, où on est restés pendant presqu’un mois et demi. Le fait qu’on soit handicapés n’a absolument rien changé : on a été assez mal traités là-bas. [Le Raices a indiqué qu’on ne leur avait pas fourni de bandages, de chaussettes prothétiques, de produits pour nettoyer leurs prothèses, et qu’ils avaient tous perdu du poids dans le centre, NDLR] J’ai même fait une grève de la faim pendant une semaine, pour dénoncer le fait que j’avais été placé à l’isolement.

 

La délégation de l'Amiredis à Birmingham, dans l'Alabama. Photo postée sur la page Facebook de l'association.

On a finalement pu continuer notre voyage, après avoir obtenu l’asile, mais également un peu d’argent de la part de particuliers… Et là, on vient d’arriver à Atlanta, en Géorgie.

 

Vous pouvez contacter l’Association des migrants revenus avec un handicap et les soutenir ici.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.