PAS 2 QUARTIER - VÉNISSIEUX

"Je viens d’un quartier sensible… donc je bidouille mon CV"

Les tours du quartier des Minguettes à Vénissieux.
Les tours du quartier des Minguettes à Vénissieux.

Kamel écoute depuis près de trois ans maintenant les jeunes chômeurs de Vénissieux, commune sensible de la banlieue de Lyon. Puis il tente, avec les moyens à sa disposition, de les réorienter mais surtout de les remotiver quand, après 200 CV et aucune réponse, ils décrochent. Pour il a fait témoigner cinq d’entre eux  anonymement.

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Kamel écoute depuis près de trois ans maintenant les jeunes chômeurs de Vénissieux, commune sensible de la banlieue de Lyon. Puis il tente, avec les moyens à sa disposition, de les réorienter mais surtout de les remotiver quand, après 200 CV envoyés et aucune réponse, ils décrochent. Pour Pas 2 Quartier, il a recuelli les témoignages anonymes de cinq d’entre eux.

Malgré la confiance qui s’est installée au fil des rendez-vous, beaucoup de jeunes ont refusé de raconter leur histoire en se laissant filmer, parce que la colère est trop grande, explique Kamel Sekhari, qui a lui-même grandi dans la cité des Minguettes à Vénissieux. Quand ils poussent la porte de son association, les jeunes des quartiers sensibles sont généralement déjà passés par les structures d’aide à l’emploi traditionnelles, telles que Pôle emploi ou encore la mission locale, sans succès.

Il faut dire les choses clairement, ces organismes ne donnent pas de réponses aux jeunes. Notre pari à nous, c’est de développer des réseaux localement, via des connaissances. On est parti du constat que le plus difficile ce n’est pas de trouver une formation mais un employeur. On a réussi à placer plusieurs jeunes comme ça, dans un magasin ou chez un vendeur de camions. On tente aussi de convaincre les entreprises publiques de Vénissieux de prendre les gens du coin plutôt que d’employer à l’extérieur de la ville. Aujourd’hui, le facteur ne monte pas dans certains immeubles des Minguettes, mais si La Poste employait un jeune d’ici, il n’aurait pas ce problème.

Nous, on préfère diriger les jeunes vers des diplômes plus techniques. Mais les réponses ne sont pas toujours dans les formations et les entreprises. Il faut développer l’entrepreneuriat. À nous de les écouter et de les aider à mettre en application leurs idées. Quand on a su que Yacine, un jeune des Minguettes, voulait lancer son camion de pizza, on s’est arrangé pour l’aider à trouver le véhicule et à négocier des facilités de paiement. Puis on allait régulièrement manger chez lui. Maintenant, il voudrait trouver des emplacements sur Lyon pour trouver une nouvelle clientèle, mais ça coince au niveau de la mairie.

 

Zakaria - "École de commerce, près de 200 CV, une réponse. On nous ferme toutes les portes"

"On nous rabâche qu’il y plein d’organisation pour nous aider et pour nous insérer, la mission locale, Pôle emploi, mais le chômage baisse pas. Les jeunes ont jamais été aussi désorientés. Je suis BAC +3, en école de commerce : pour 200 CV envoyés, j’ai reçu une réponse. (…) Alors on s’accroche au chômage."

Une fausse adresse sur le CV pour déjouer les préjugés

À formation égale, un jeune qui habite dans une zone urbaine sensible (ZUS) et un jeune qui vit dans une ville ayant une meilleure réputation n’ont pas les mêmes chances d’accéder à un emploi. Aux Minguettes, ils l’ont bien compris. Alors ils modifient leurs CV. J’ai convaincu un jeune de nous envoyer ce CV. Sur la première, il avait indiqué sa ville, Vénissieux. Puis, voyant que ça ne marchait pas, il a ensuite fait un autre CV en changeant pour un quartier résidentiel et calme de la ville d’Oullins, dans la banlieue de Lyon.

Il imprime des CV par dizaines, puis il part à Oullins, pour tout envoyer de la poste de là-bas. Depuis qu’il fait ça, il a davantage de réponses. Pas toutes positives mais il a des retours. Il faut savoir qu’au bout de 6 mois à envoyer 50 ou 60 CV par mois, les jeunes sont atteints par ce que j’assimile à une sorte de TSPT, trouble de stress post traumatique. Ils sortent moins, faute d’argent, perdent toute leur motivation et là on entre dans la phase de fragilisation, qui peut mener à la délinquance ou encore à un processus de radicalisation. On sent ça dans notre association. Ils nous disent "Je comprends ceux qui partent. Ils finissent en prison, mais nous aussi on est en prison à Vénissieux".

Allen - "Vous voulez pas qu’on se rebelle ? Alors aidez-nous !"

"Je voulais être éducatrice spécialisée. Je pensais pouvoir obtenir un contrat d’avenir. J’avais trouvé l’entreprise et la formation mais mission locale et Pôle emploi m’ont pas aidé du tout. Je suis démotivée. Bougez-vous, sinon le message passera autrement. Par les poings !"

Le CV anonyme : un "début de solution" enterré

Dans ce contexte, le CV anonyme obligatoire, qui vient d’être abandonné, était aussi un moyen de garder les jeunes chômeurs dans une dynamique en leur permettant d’accéder plus facilement à la phase de l’entretien. Même s’ils ne sont pas retenus à terme, ça les valorise de pouvoir rencontrer un employeur, lui expliquer ce qu’ils savent faire et ce qu’ils veulent, de défendre leur candidature. [Ce dispositif, voté en 2006 mais jamais appliqué, a été définitivement supprimé par l’Assemblée nationale fin mai 2015, car jugé inefficace, NDLR.] 

Youssef : "Sans travail pas de permis, sans permis pas de travail"

"Je voulais faire un BTS. Un seul patron m’a pris, puis il s’est désisté au bout de trois mois. Je me suis retrouvé à la rue. Je recherche toujours un emploi mais beaucoup demandent un permis. Et tant que j’ai pas d’emploi, je peux pas le financer. C’est un cercle vicieux ! Et c’est comme ça pour tout le monde ici".

Le permis est un problème central. La plupart des employeurs le demandent, mais les jeunes ne peuvent pas le financer. Résultat, ils mettent quand même "Permis B" sur le CV pour augmenter leur chances et s’il faut conduire, ils le font. Je connais un gars de 19 ans qui prend sa voiture sans permis tous les jours ici. Il me dit que c’est juste pour le travail mais si un jour il tombe sur un barrage de police et qu’il tente de prendre la fuite, ça peut vite mal tourner. Ça m’inquiète vraiment cette situation. Mais quel choix ont-ils ?

"Dans un contexte économique difficile, ils sont de fait écartés"

Contactée par France 24, une professionnelle de l’éducation sur la ville de Vénissieux, qui a souhaité rester anonyme, reconnaît que certains jeunes ont la tentation de modifier leur CV, en changeant le prénom ou encore le lieu d’habitation. "On leur répond qu’il vaut mieux être le plus clair possible dès le départ. On leur conseille de mettre en avant leurs atouts. Des choses auxquelles ils n’ont pas pensé à mettre sur leur CV, comme leur engagement dans leur quartier." Elle rappelle que si à CV égal, avec uniquement le lieu d’habitations qui change, un entreprise approche un candidat différemment, il s’agit de discrimination. "Dans des cas comme ceux là, il existe des leviers d’action juridique. On les dirige dans ces cas là vers le Médiateur de la République."

"Mais oui, venir de Vénissieux est un inconvénient sur le marché du travail et a fortiori dans un contexte économique difficile, où les entreprises embauchent peu", admet-elle. "On demande aux entreprises de faire des efforts pour insérer ces jeunes, mais elles répondent qu’elles n’ont pas de commandes. Et quand elles emploient, le contexte est tel qu’elles peuvent embaucher des Bac + 5 à des emplois de niveau Bac + 2. De fait, les jeunes des quartiers, qui sont moins qualifiés, sont donc écartés.

Touaief - "Avec mon bac L, je fais la plonge. Je suis dégoûté"

"Je cherchais à m’occuper en attendant de pouvoir reprendre les études. J’ai envoyé une centaine de CV. Je remercie mon employeur. Je travaille depuis deux semaines à faire la plonge dans un restaurant. Je lave 500 à 600 assiettes et couverts. Moi, je voulais pas ça. C’est très difficile."

Plusieurs quartiers sensibles de la commune de Vénissieux, parmi lesquels la cité des Minguettes, qui avait été en 1981 le théâtre des premières émeutes urbaines en France et le point de départ de la "marche des beurs" deux ans plus tard, font l’objet d’une "politique de la ville" depuis plus de 30 ans. Différents dispositifs législatifs se sont superposés avec pour but de "revaloriser et réduire les inégalités dans plusieurs zones urbaines", sans grande efficacité. Le dernier en date a été voté en février 2014.

Vénissieux a été classée en 2012 ville la plus défavorisée de Rhône-Alpes avec un taux de pauvreté qui atteint les 32 %, contre 15 % dans la ville de Lyon. Plus de 55 % de son parc immobilier est constitué de logements sociaux. En 2011, le taux de chômage y dépassait les 21 %. 

Retrouvez le site de l'association de Kamel Sekhari Your Design Destin. Billet écrit par Ségolène Malterre @segomalterre.

PAS 2 QUARTIER, c'est quoi ? 

Le projet participatif de FRANCE 24 sur les banlieues françaises est expliqué ici.