BURUNDI

Des Burundaises se mobilisent pour élargir le droit à l’avortement

Au Burundi, l’avortement est autorisé uniquement lorsque la santé de la mère est menacée. Une association fait campagne depuis plusieurs mois pour réclamer la dépénalisation de cet acte médical également en cas d’inceste ou de viol. Alors que ce sujet reste largement tabou dans la société, quelques femmes ayant avorté dans la clandestinité témoignent.

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Mobilisation de l’association Solidarité des femmes burundaises pour la lutte contre le sida et le paludisme (SFBLSP), lors de la journée internationale des femmes, le 8 mars 2015. Photo de l'association.

Au Burundi, l’avortement est autorisé uniquement lorsque la santé de la mère est menacée. Une association fait campagne depuis plusieurs mois pour réclamer la dépénalisation de cet acte médical également en cas d’inceste ou de viol. Alors que ce sujet reste largement tabou dans la société, quelques femmes ayant avorté dans la clandestinité témoignent.

Bien qu’il soit difficile d’évaluer leur nombre exact, de nombreux avortements sont pratiqués clandestinement chaque année au Burundi, en dépit d’une législation restrictive, mais également des barrières sociales et religieuses.

Le code pénal prévoit en effet des peines de prison et des amendes pour les personnes pratiquant l’avortement ou incitant les femmes à interrompre leur grossesse. De leur côté, les femmes ayant avorté encourent jusqu’à deux ans de prison et peuvent être condamnées à verser jusqu’ à 50 000 francs burundais (soit 28 euros environ, sachant que le revenu moyen brut est de 18 euros par mois).

Ces sanctions ne sont néanmoins pas appliquées lorsque la santé de la mère est "sérieusement" menacée. L’interruption volontaire de grossesse doit alors être pratiquée par un médecin.

"Les avortements clandestins sont généralement dangereux pour les femmes"

Joséphine Muhigirwa Ciza est assistante sociale au sein de l’association Solidarité des femmes burundaises pour la lutte contre le sida et le paludisme (SFBLSP), qui milite pour la dépénalisation de l’avortement dans certains cas précis.

L’an passé, on a réalisé une enquête dans quatre provinces du Burundi. Selon nos recherches, 93 % des femmes qui avortent le font clandestinement. L’avortement est une réalité, donc autant le dépénaliser, notamment en cas d’inceste, de violences sexuelles, ou lorsque la santé mentale de la femme peut être altérée.

Les avortements légaux sont généralement pratiqués à l’hôpital. Des consultations sont organisées avant et après, il y a toute une préparation psychologique… L’avortement peut être réalisé via la prise de médicaments ou par aspiration. [Cette technique consiste à aspirer l’œuf, après avoir dilaté le col de l’utérus, NDLR.] Et le matériel utilisé est stérile, en théorie.

"Les femmes peuvent devenir stériles, si leur utérus a été abîmé par des objets tranchants"

En revanche, les femmes qui avortent clandestinement le font généralement chez elles, ou chez des marabouts, des guérisseurs… Ces derniers réclament en moyenne entre 20 000 et 30 000 francs burundais [soit entre 11 et 17 euros environ, NDLR]. Certains professionnels de la santé pratiquent également des avortements, mais ils ne le font bien sûr pas à l’hôpital. Et leurs tarifs sont bien plus élevés, puisqu’il leur arrive d'exiger plus de 200 000 francs burundais [soit 110 euros environ, NDLR].

Les avortements clandestins sont souvent dangereux pour les femmes. La méthode la plus courante est la prise de médicaments. C’est comme à l’hôpital, sauf que les doses ne sont pas forcément les bonnes… Une autre méthode classique consiste à introduire des objets perçants – comme des pics – dans l’utérus. Certaines femmes introduisent également dans leur vagin ou leur utérus des produits chimiques – comme du potassium – du piment ou encore une tige de manioc, pour provoquer l’expulsion de l’embryon.

Il y a souvent des complications par la suite, telles que des infections et des hémorragies, entraînant parfois le décès. Les femmes peuvent aussi devenir stériles, si leur utérus a été abîmé par des objets tranchants par exemple.

"L’avortement reste un sujet tabou au Burundi"

Par ailleurs, les femmes ayant avorté clandestinement sont souvent traumatisées. C’est pourquoi certaines d’entre elles viennent nous voir, car elles ont besoin de parler et d’être écoutées, d’autant plus qu’elles sont généralement mal vues par leurs familles. Ce sujet reste tabou au Burundi…

L’un des problèmes en amont reste l’accès aux moyens de contraception. Certains hôpitaux et centres de santé ne donnent pas de préservatifs ou ne prescrivent pas la pilule aux jeunes filles, si elles ne sont pas mariées. On leur dit de s’abstenir, et que le sexe est réservé aux personnes mariées.

Depuis 2014, les femmes de l'association SFBLSP font campagne pour dépénaliser l'avortement dans certains cas précis. Photo de l'association.

"Mon frère m’a donné de l’argent pour que j’aille avorter chez un guérisseur"

Cynthia (pseudonyme), 32 ans, a avorté en 2013, après avoir été victime d’inceste.

J’ai réalisé que j’étais enceinte car j’avais un mois de retard dans mes règles. C’est mon frère qui m’avait mise enceinte, donc je ne pouvais pas garder le bébé. Je lui en ai parlé, et il a dit que c’était honteux. Du coup, il m’a donné un peu d’argent pour que j’aille avorter chez un guérisseur, que j’ai payé 20 000 francs burundais [soit 11 euros environ, NDLR]. Il m’a donné des médicaments, on a fait des lavements… Et je suis rentrée chez moi le soir.

"Depuis que j'ai avorté, certains membres de ma famille ne me parlent plus"

La nuit, j’ai eu des coliques abdominales. Trois jours plus tard, j’ai expulsé l’embryon. Mais j’ai également commencé à saigner, et tout le monde l’a su : la famille, les voisins… Les saignements ont duré deux semaines. J’ai donc dû avouer à ma famille que j’avais avorté. Ça a été une honte pour eux, et depuis cette date, certains membres de ma famille ne me parlent plus. Mais je ne leur ai jamais dit que c’était à cause de mon frère… Un an plus tard, je suis donc allée voir l’association SFBLSP car j’avais besoin d’en parler, pour ne pas garder tout ça pour moi…

"Une camarade de classe m’a conseillé d’introduire du pétrole et du savon dans mon vagin"

Francine (pseudonyme) a 28 ans. Victime de viol, elle aussi est venue chercher du soutien psychologique auprès de l’association SFBLSP il y a deux ans.

J’avais 15 ans lorsque j’ai été violée par deux paysans, alors que je rentrais des champs. Comme je n’avais plus mes règles depuis deux mois, je suis allée à l’hôpital pour faire des examens, et j’ai su que j’étais enceinte.

Au bout de cinq mois de grossesse, j’ai été chassée de l’école… Mais je continuais quand même à mettre mon uniforme scolaire et à quitter la maison tous les matins, même si je n’y allais plus, pour que ma famille ne sache pas que j’avais été renvoyée. Elle n’a d’ailleurs rien remarqué.

"J'ai pu rentrer chez moi après avoir été pardonnée par ma famille"

J’ai ensuite demandé conseil à une camarade de classe, qui m’a dit d’introduire du pétrole – celui qu’on met dans les lampes à pétrole – et du savon en poudre dans mon vagin. C’est ce que j’ai fait un matin. Et j’ai expulsé dans la nuit. Ensuite, j’ai commencé à saigner, à vomir et à avoir la diarrhée… J’étais complètement déshydratée.

Ma famille m’a donc demandé si j’avais avorté, mais je leur ai dit que non. Ils m’ont quand même chassée, car ils avaient des doutes, et je suis partie chez une amie de ma mère, qui m’a accueillie. Les vomissements et la diarrhée ont duré trois jours, et les saignements plus d’une semaine. L’amie de ma mère a ensuite parlé avec ma famille, qui a finalement accepté que je revienne un mois plus tard, après leur avoir demandé pardon. Mais tout le monde a gardé le secret sur ce qui était arrivé, car c’était très honteux.

En Afrique, l’avortement a été dépénalisé dans quatre pays : l’Afrique du Sud, la Tunisie, le Cap-Vert et le Mozambique depuis le mois de décembre. Chaque année, 4 à 5 millions de femmes africaines avortent clandestinement, et environ 30 000 d’entre elles décèdent à la suite de complications.

Cet article a été rédigé par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.