BURUNDI

En dehors de Bujumbura, la peur paralyse les Burundais

Depuis un mois, Bujumbura est le théâtre quasi quotidien d’affrontements entre forces de l’ordre et opposants à la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat. En province, quelques manifestations ont également été recensées. Mais elles restent rares, car les Burundais ont peur des représailles.

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Matana, dans la province de Bururi. Photo prise par l'un de nos Observateurs le 27 mai 2015.

Depuis un mois, Bujumbura est le théâtre quasi quotidien d’affrontements entre forces de l’ordre et opposants à la candidature du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat. En province, quelques manifestations ont également été recensées. Mais elles restent rares, car les Burundais ont peur des représailles.

Ces dernières semaines, plusieurs manifestations ont eu lieu dans les provinces de Bujumbura Rural, Muramvya, Mwaro, Muyinga ou encore Bururi. Peu d’informations ont toutefois circulé à ce sujet, les médias étant essentiellement focalisés sur la capitale.

"Les étudiants de Bujumbura revenus en province sont accusés de favoriser l’insurrection"

François (pseudonyme) est étudiant à Bujumbura. À la suite de la fermeture de son université, à la fin du mois d’avril, il est retourné chez ses parents à Bururi, où il a manifesté.

Depuis un mois, il y a eu cinq manifestations dans la ville de Bururi. Mais toutes ont été dispersées par la police, qui a utilisé du gaz lacrymogène et tiré à balles réelles. Les deux dernières ont eu lieu les 19 et 21 mai. Ce jour-là, quatre manifestants ont été arrêtés, et un autre a eu la jambe cassée, après avoir été piétiné. Par chance, il n’y a jamais eu de morts ici, contrairement à Mugamba, où un jeune a été tué le 25 mai.

Manifestation à Bururi, le 21 mai. Photo prise par notre Observateur.

Le jour de la tentative de putsch, le 13 mai, beaucoup de gens ont fait la fête dans la rue. La semaine dernière, les manifestations rassemblaient 200 participants environ, puis elles ont pris de l’ampleur.

Beaucoup d’étudiants de Bujumbura sont revenus en province après la fermeture des universités. [Les résidences universitaires ont également été fermées le 29 avril, officiellement pour des raisons de "sécurité", NDLR.] Depuis, on nous accuse de favoriser l’insurrection dans les provinces. Du coup, on reçoit régulièrement des messages ou des appels téléphoniques visant à nous intimider. Par exemple, un avocat défendant des personnes proches du pouvoir a téléphoné à un membre de ma famille pour dire qu’ils connaissaient les gens qui manifestaient. On nous dit qu’on va être arrêtés si on continue…

Mugamba, le 26 mai. Funérailles du jeune tué lors des manifestations le 25 mai. Photo prise par notre Observateur.

Mugamba, le 26 mai, lors des funérailles du jeune tué le 25 mai. Ces Burundais affichent leur refus des tueries dans la ville.

"Il y a eu un mort, le premier depuis un mois !"

Jean (pseudonyme), membre d’un parti politique de l’opposition, vit à Matana, dans la province de Bururi.

On a commencé à manifester ici le 1er mai. Ce jour-là, environ 150 personnes ont défilé. Il y a eu des blessés, car les policiers ont tiré à balles réelles. Depuis, on défile presque tous les jours, sauf si les leaders des partis d’opposition et de la société civile de Bujumbura décident de faire une trêve.

Matana, le 25 mai. Photo prise par l'un de nos Observateurs.

Le 27 mai, le rassemblement a été violemment réprimé près du marché central. Il y a eu un mort – le premier depuis un mois – ainsi que trois blessés et trois personnes arrêtées. C’est un jeune du lycée communal qui est décédé à l’hôpital, après avoir été frappé par des policiers.

L'un des manifestants ayant été blessés à Matana, le 27 mai. Photo prise par l'un de nos Observateurs.

Les autorités ont récemment déclaré qu’il y avait des manifestations uniquement à Bujumbura, et que plus de 99 % du territoire burundais était en paix. C’est totalement faux ! Et on a bien l’intention de continuer, à la fois pour dénoncer le non-respect des accords d’Arusha et de la Constitution et pour soutenir les habitants de Bujumbura.

Mais les manifestants sont essentiellement des membres des partis d’opposition et de la société civile, car beaucoup de gens ont peur de descendre dans la rue...

Matana, le 28 mai, lors des funérailles du jeune tué la veille dans la ville. Photo prise par l'un de nos Observateurs.

Selon nos Observateurs, c’est principalement la peur qui explique l’absence de manifestations dans de nombreuses villes provinciales, à commencer par la crainte des Imbonerakure, les jeunes du CNDD-FDD, le parti au pouvoir.

"Les gens osent à peine parler de ce qu’il se passe à Bujumbura"

Alexis Ndayiragije est correspondant pour la radio Bonesha FM à Cibitoke, au nord-ouest du pays.

Ici, les membres de l’opposition et de la société civile ont peur des Imbonerakure, qui disent qu’ils vont leur "passer un savon" s’ils manifestent. Cela veut dire qu’ils veulent les éliminer. Comme un opposant a été assassiné à Bujumbura le 23 mai, ça nous inquiète. [Il s’agit de Zedi Feruzi, leader de l’Union pour la paix et la démocratie, un petit parti de l’opposition, NDLR.]

Outre les Imbonerakure, les gens ont aussi peur des policiers. C’est pourquoi tant de Burundais ont fui vers la Tanzanie, le Rwanda et la RDC. [Plus de 105 000 personnes ont trouvé refuge dans ces pays, selon le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, NDLR.] En fait, les gens sont contraints de soutenir le troisième mandat. Et ils osent à peine parler de ce qu’il se passe à Bujumbura...

"Beaucoup de rumeurs circulent, depuis la fermeture des radios privées"

Pacifique (pseudonyme) habite à Mwaro, à l’est de Bujumbura.

Il n’y a jamais eu de manifestations à Mwaro, contrairement aux communes de Rusaka et Gisozi. Les gens ont peur car beaucoup de rumeurs circulent, puisque les radios privées ne fonctionnent plus. S’informer est donc devenu très compliqué.

Du coup, beaucoup écoutent les radios internationales, comme RFI, La Voix de l’Amérique et la BBC. [Ces deux dernières disposent de programmes en kirundi, la langue locale. Par ailleurs, les Burundais vivant au nord du pays parviennent à capter les radios rwandaises, NDLR.] Et certains se sont résignés à écouter la radio nationale.

"On a peur de manifester, car tout le monde se connaît"

Fabrice Manirakiza est un journaliste vivant à Gitega, à l’est de la capitale.

À Gitega, on n'a pas manifesté contre le troisième mandat. Les gens ont peur, car tout le monde se connait [la ville compte 20 000 habitants environ, NDLR]. Et les services de renseignement veillent au grain. Fin avril, des étudiants de l’Institut supérieur d’agronomie ont essayé de manifester au moins deux fois, mais les policiers les ont interceptés à chaque fois, donc ils n’ont jamais rien pu faire.

"Il n’y a pas de leaders pour organiser les manifestations"

Appolinaire Muzagara travaille pour la radio Isanganiro à Ngozi, le village natal de Pierre Nkurunziza, situé au nord-est de Bujumbura. C’est là que le président s’est rendu à la suite du putsch raté, avant de rejoindre la capitale, à la mi-mai.

Les Imbonerakure sont nombreux dans les communes limitrophes, et les habitants pensent qu’ils sont armés par le parti au pouvoir. C’est ce qui explique en partie pourquoi les membres de l’opposition ne sont pas très actifs ici, sans compter que ces derniers sont très surveillés par la police et l’administration. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs fui, donc il n’y a pas de leaders pour organiser les manifestations.

Rassemblements pro-Nkurunziza

En revanche, il y a eu au moins trois manifestations pro-Nkurunziza à Ngozi. Environ 3 000 personnes ont pris part à la première, le lendemain de la tentative de putsch. Mais beaucoup d’entre elles venaient des communes voisines, et avaient voyagé à bord de camions loués par le parti au pouvoir. Et j’ai l’impression que le président dispose de beaucoup moins de soutiens qu’en 2010…

Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.