YÉMEN

La guerre dessinée par des enfants yéménites

Karen Saadi est la directrice d’une école à Sanaa. Depuis le début des raids aériens menés par l’Arabie saoudite dans la capitale yéménite, son établissement a fermé et de nombreux élèves ont fui avec leurs familles. Mais elle continue à s’occuper de ceux qui n’ont pas pu partir. Ils viennent à son domicile pour dessiner et écrire des poèmes. Des œuvres qui reflètent la violence de leur quotidien.

Publicité

Des enfants font de la peinture dans la cour de la maison de leur directrice d’école.

Karen Saadi est la directrice d’une école à Sanaa. Depuis le début des raids aériens menés par l’Arabie saoudite dans la capitale yéménite, son établissement a fermé et de nombreux élèves ont fui avec leurs familles. Mais elle continue à s’occuper de ceux qui n’ont pu partir. Ils viennent à son domicile pour dessiner et écrire des poèmes. Des œuvres qui reflètent la violence de leur quotidien.

Karen Saadi, britannique et mariée à un Yéménite, vit dans le pays depuis des dizaines d’années. Ses enfants et petits-enfants sont également Yéménites. Elle dirige l’école internationale Hadda Valley, qui accueille des élèves de l’école primaire jusqu’au lycée. L’établissement a fermé le 25 mars.

"Ma petite-fille hurle : 'Est-ce qu’on va mourir ?'"

Beaucoup de mes élèves viennent de familles riches qui ont pu quitter le pays quand le conflit a éclaté. Mais une centaine d’entre eux se trouvent toujours à Sanaa. La plupart sont des enfants du personnel de l'école et des orphelins qui y étaient scolarisés grâce à des bourses.

Peinture dans la cour de Mme Saadi.

Les élèves qui vivent près de mon domicile, c'est-à-dire à côté du palais présidentiel,  et qui peuvent donc venir à pied, viennent souvent chez moi. Avec Mme Deena, l’une des professeures d’anglais de l’école, on essaie de les occuper par le dessin, la peinture et la poésie.

Un poème de l’un des élèves de Mme Saadi.

La plupart des œuvres des enfants portent sur les raids aériens. Ils dessinent beaucoup d’avions, bien qu’ils ne les voient pas. Car ils volent très haut, et à chaque fois qu’on les entend arriver, on emmène rapidement les enfants à l’intérieur.

Chez nous, il n’y a pas de sous-sol, comme dans la plupart des maisons au Yémen. Donc lorsqu’il y a des raids, on reste juste éloignés des fenêtres et on croise les doigts. Le 18 mai, il y a eu des bombardements importants – parmi les pires qu’on ait connus jusqu’à présent – et plusieurs de nos fenêtres ont été brisées. Heureusement, on avait mis du Scotch, donc elles n’ont pas volé en éclats et personne n’a été blessé. Beaucoup de gens sont morts de cette façon...

Ce dessin représente les avions de la coalition menée par l’Arabie saoudite bombardant Sanaa.

Les enfants sont terrifiés lorsqu’il y a des raids aériens, car ça fait beaucoup de bruit et les maisons tremblent. Ma petite-fille, la plus âgée, hurle tout le temps : "Est-ce qu’on va mourir ? On va mourir !" Elle a six ans, mais elle comprend parfaitement tout ce qu’il se passe. Elle a vu des enfants morts à la télévision, quand mon mari regardait les informations. On leur dit que les civils ne sont pas ciblés par les bombes, et que ce sont les soldats dans les montagnes qui sont visés, mais je ne suis pas sûre qu’ils nous croient encore.

Une explosion, dessinée par Fatima, une élève de sixième.

Malgré tout, les enfants semblent garder espoir, comme on peut le voir à travers certains de leurs dessins. Par exemple, l’un des adolescents a dessiné une frise de l’histoire du Yémen. Le présent est violent, le futur proche apparaît comme incertain, mais il pense qu’il y aura la paix et la prospérité en 2020. Une fille a également dessiné une grande fleur au milieu des tanks et des avions.

Une frise de l’histoire du Yémen, dessinée par un élève de seconde.

“L’une de nos élèves a perdu ses parents et ses frères et sœurs quand leur maison a été touchée”

Je m’inquiète pour les élèves qui vivent à l’orphelinat. Déjà avant le conflit, ils n’avaient pas assez à manger. Et actuellement, il y a très peu de nourriture dans les supermarchés et les prix ont doublé. Du coup, on leur donne à manger chez moi, mais ils viennent de moins en moins souvent, car ils doivent marcher deux heures pour arriver ici. Quand c’est possible, j’envoie des taxis pour les chercher. Mais il n’y en a plus beaucoup qui roulent, en raison des pénuries d’essence. Mon fils a dû faire la queue pendant des jours pour avoir 40 litres d’essence – soit la quantité maximale autorisée par personne. On en met de côté, au cas où on devrait évacuer la ville.

Une fleur pousse au milieu des avions et des tanks.

Au début, les habitants de Sanaa étaient plutôt favorables à la coalition menée par l’Arabie saoudite, mais c’est en train de changer, avec tous les civils qui ont perdu la vie. Heureusement, tous nos élèves sont en vie a priori… Mais la maison de l’une de nos élèves a été touchée pendant qu’elle rendait visite à des voisins. Ses parents et ses frères et sœurs sont tous morts. Elle vit désormais avec sa tante.

Selon les Nations unies, au moins 234 enfants ont été tués au Yémen à cause de la guerre depuis deux mois.

Mme Deena, professeure d’anglais à l’école, s’occupe des enfants dans la maison de Mme Saadi.

Un aperçu des œuvres des enfants :