GHANA

Accusée de "sorcellerie", une malade mentale échappe au lynchage

Une femme atteinte de troubles mentaux a failli être lynchée, le 13 mai, alors qu’elle errait nue dans un quartier d’Accra, la capitale du Ghana. La foule l’accusait d’être une "sorcière".

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Une femme atteinte de troubles mentaux a failli être lynchée, le 13 mai, alors qu’elle errait nue dans un quartier d’Accra, la capitale du Ghana. La foule l’accusait d’être une "sorcière".

D’après les médias locaux, Barbara Boakye-Yiadom est une septuagénaire canadienne d’origine ghanéenne. Elle a été abordée le 13 mai par plusieurs habitants du quartier de Madina, à l’ouest d’Accra. Cette femme, qui souffre de troubles mentaux, était rentrée au Ghana il y a trois ans et était suivie dans un hôpital psychiatrique. Sa famille a expliqué à des médias ghanéens qu’elle venait également de subir une opération à l’utérus et était en convalescence. Elle était sortie de chez elle, échappant à l’attention de ses proches.

ATTENTION, CERTAINES IMAGES CI-DESSOUS PEUVENT CHOQUER

C’est lors de son errance qu’elle a été prise à partie. Selon des témoins, la femme a été retrouvée assoupie et totalement nue. Incapable de parler, elle a été accusée d’être une sorcière. Les badauds prenant comme preuve son visage aux traits soi-disant masculins. Et l’aspect de ses organes génitaux, altéré par l’opération, qui était selon eux un autre signe qu’elle est "mi-homme, mi-femme".

Selon des témoins et comme le montrent plusieurs photos prises lors de l’altercation, une huile d’onction lui aurait d’abord été mise sur le corps par certains de ses agresseurs pour "l’exorciser". D'autres images suggèrent que la femme aurait été rasée par des personnes de la foule. La police est heureusement intervenue avant que les choses ne dégénèrent davantage.

La femme, totalement nue, a subi les moqueries de la foule et l'hostilité de certains estimant qu'il pouvait s'agir d'une sorcière. Photo prises par des témoins et floutées par France 24.

"Aucun des agresseurs n’était en mesure d’attribuer à cette femme un comportement surnaturel"

Kwaku Nti est journaliste à The Multimedia group à Accra, et a couvert l’affaire.

Tout ce que les gens interrogés par les policiers ont pu dire, c’est qu’elle avait ‘l’air bizarre’. Cela montre que les croyances traditionnelles sont encore très présentes dans certains esprits au Ghana, au détriment de la réflexion rationnelle et de l’empathie.

Selon un témoin, aucune personne n’a été arrêtée pour avoir menacé la vieille femme. Le chef de la police du quartier a simplement appelé la foule à " la retenue face aux personnes âgées ou handicapées mentales".

La vieille femme, après avoir été aspergée d'un liquide. Selon notre Observateur, il s'agirait d'une huile d'onction utilisée sur la femme pour "l'exorciser". D'autres témoins affirment que ses cheveux auraient été également coupés. Photo prise par des témoins et floutée par France 24.

"Les malades avouent parfois des crimes imaginaires car ils se sentent coupables de leurs troubles"

Des cas comme celui-ci, Akwasi Osei, psychiatre à l’hôpital d’Accra, en a vus beaucoup dans sa carrière.

Au Ghana, il y a une méconnaissance totale des maladies mentales. Les schizophrènes ou les dépressifs sont régulièrement accusés de "sorcellerie". J’ai souvent eu affaire à des patients qui se sentent coupables de leurs troubles. Dans le pire des cas, cela permet à des personnes mal intentionnées de les pousser à avouer des ‘crimes’ imaginaires pour abuser d’eux, physiquement ou financièrement.

Il y a quelques semaines, un de nos patients s’était enfui de l’hôpital psychiatrique et a failli subir le même sort que la dame de Madina, car il errait dans la rue et n’était pas capable de s’exprimer intelligiblement. En un mois, c’est le troisième de nos patients qui est accusé de sorcellerie. Nous faisons pourtant beaucoup de sensibilisation, notamment dans les zones les plus reculées, mais cela a peu d’effets, car ces croyances sont profondément enracinées.

Des "camps de sorcières" dans le nord du Ghana

La confusion entre sorcellerie et troubles psychiatriques est un phénomène commun au Ghana. A tel point que six "camps de sorcières" ont été créés dans le nord du pays. Selon les ONG qui interviennent dans ces camps, 70% des personnes qui y vivent sont des femmes accusées de sorcellerie, la plupart ayant des troubles psychiatriques. En décembre dernier, le gouvernement ghanéen a commencé à fermer certains de ces camps et à œuvrer à la réinsertion de ces femmes dans leur communauté d’origine, avec plus ou moins de réussite.

Des tentatives de lynchages de présumés sorciers sont monnaie courante dans d’autres pays. Les Observateurs de France 24 ont déjà recensé plusieurs cas similaires dans les articles ci-dessous :

Cet article a été rédigé en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier) et Alexandre Capron (@alexcapron), journalistes à France 24.