BURUNDI

"Comment je me suis enfui du Burundi": récit d’un activiste réfugié au Rwanda

Revenu au pouvoir après la tentative avortée de coup d’État du 13 mai, le président burundais Pierre Nkurunziza chasse désormais ses opposants : depuis une semaine, de nombreux activistes de la société civile et journalistes ont fui le pays. Notre Observateur raconte son angoissante fuite vers le Rwanda. Témoignage...

Publicité

Un barrage routier libre à la sortie de Bujumbura. Photo postée sur Twitter.

Revenu au pouvoir après la tentative avortée de coup d’État du 13 mai, le président burundais Pierre Nkurunziza chasse désormais ses opposants : depuis une semaine, de nombreux activistes de la société civile et journalistes ont fui le pays. Notre Observateur raconte son angoissante fuite vers le Rwanda. Témoignage…

Si les manifestations se poursuivent à Bujumbura, notamment dans les quartiers périphériques pendant que le centre-ville, très quadrillé, reste relativement calme, elles sont désormais essentiellement spontanées. Car plusieurs de nos Observateurs sur place l’affirment : les personnes qui avaient pris la tête des manifestations pour protester contre l’annonce d’une candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat sont aujourd’hui contraintes de se taire ou de fuir.

Opposants au régime, activistes de la société civile, journalistes : certains pensent avoir été placés sur écoute et se cachent désormais, craignant d’être arrêtés à la moindre occasion. D’autres sont parvenus à prendre la fuite, le plus souvent vers le Rwanda, situé à 130 kilomètres de la capitale burundaise. Un chemin où se multiplient les barrages de police, qu’il faut contourner, rapporte notre Observateur, avec qui nous avons été en contact à plusieurs reprises depuis le début des événements.

"Aux barrages, les policiers cherchaient visiblement la moindre raison pour nous arrêter"

N. a quitté Bujumbura pour le Rwanda.

J’ai participé à l’organisation de plusieurs manifestations à Bujumbura dès l’annonce de la candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat. Mais à partir du 13 mai, jour de la tentative avortée de coup d’État, j’ai reçu de la part d’amis et de contacts bien placés - dans l’administration et les services de renseignement - des informations concordantes sur le fait que la police recherchait toute personne ayant coordonné activement le mouvement de contestation. Dans un premier temps, j’ai décidé de ne pas rentrer chez moi et de me réfugier chez des amis, me cachant de maison en maison. J’ai dû éteindre mon téléphone, car des rumeurs couraient selon lesquelles j’étais, comme d’autres activistes, sur écoute.

J’ai d’abord pensé que je n’aurais à me cacher chez mes amis que pendant quelques jours et que la situation se calmerait. Mais le climat a évolué vers la terreur, les radios ont été brûlées, des activistes arrêtés… Très vite j’ai dû me résoudre à quitter le Burundi.

"J’étais à visage découvert et j’étais terrifié"

Je suis parti avec d’autres personnes quelques jours après la tentative de coup d’État pour passer au Rwanda. Pour limiter les soupçons, nous avons utilisé un véhicule immatriculé à l’étranger. La route a été très stressante, nous avons dû passer quatre barrages.

Le premier, à la sortie de Bujumbura, a été sans encombres. Mais au deuxième, quelques dizaines de kilomètres plus loin, les policiers nous ont retenus plusieurs heures au prétexte que nous avions beaucoup de bagages, ce qui pouvait laisser penser que nous prenions la fuite… Ils nous ont examinés, ont regardé en détail les bagages et ont fouillé la voiture de fond en comble. Ils ont demandé à voir si la voiture roulait bien, tournait bien à gauche, à droite… cherchant visiblement le moindre défaut, le moindre motif pour nous arrêter.

Je portais simplement un chapeau, mais j’étais à visage découvert et j’étais terrifié. Mais heureusement, je pense que les policiers étaient de la région où nous nous trouvions et n’avaient pas vu mon visage dans les manifestations. Ils ont fini par nous laisser passer. Dès lors je me suis caché dans la voiture pour ne pas être repéré aux barrages suivants. Je ne peux pas donner plus de détails sur la façon dont je l’ai fait pour ne pas me compromettre. Quelques heures après être arrivé côté rwandais, j’apprenais que le gouvernement burundais avait détaché des agents des services secrets à la frontière. Autant dire que je l’ai échappé belle… Ça aurait très bien pu se passer différemment.

"Un climat de terreur totale est en train d’être installé"

Au Rwanda, j’ai retrouvé plusieurs de mes amis, journalistes et activistes de la société civile. Deux d’entre eux m’ont raconté avoir également vécu une fuite périlleuse. À un barrage, ils se sont fait confisquer leurs téléphones. Les policiers ont regardé tous les contacts, les messages et les photos. Et comme l’un d’eux avait des photos des manifestations, ils m’ont rapporté avoir été sévèrement frappés par les policiers. Ils n’ont pu s’en sortir que grâce à l’intervention de l’une de leur connaissance bien placée, et ont eu ensuite le courage de continuer leur route.

Maintenant que Pierre Nkurunziza est revenu à Bujumbura, il me semble plus compliqué que jamais de s’échapper de la capitale. La plupart des activistes que je connais vont de cachette en cachette ou sont injoignables. C’est un climat de terreur totale qui est en train d’être installé. Je ne m’attendais pas du tout à devoir quitter le Burundi et j’ignore quand je pourrai y rentrer. C’est ahurissant de voir, en 2015, une démocratie se transformer ainsi en dictature, sous les yeux du monde entier, sans que personne ne réagisse.

Le pouvoir burundais semble de plus en plus serrer la vis. Ce mardi, Pierre Nkurunziza a annoncé un remaniement de son gouvernement, remplaçant ses ministres à la Défense, aux Affaires étrangères et au Commerce. En plus des activistes, des milliers de Burundais fuient leur pays depuis plusieurs mois : selon le Haut-commissariat aux réfugiés, 23 000 Burundais sont réfugiés en Tanzanie, et 33 000 autres au Rwanda et en République démocratique du Congo.

Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.