Le tapis rouge déployé sur 60 mètres dans le quartier en ruine de Al Shijaiya. Photo : Gaza film festival.

Alors que le festival de Cannes vient de donner le coup d’envoi de sa 68e édition, une tout autre fête du 7e art se tenait cette semaine à l’autre bout de la mer Méditerranée. Loin des paillettes, le festival du film des droits de l’Homme de Gaza organisait sa première édition en plein milieu des ruines.

Le but de ce festival est double : dénoncer le retard pris dans la reconstruction et égayer le difficile quotidien des Gazaouis. Organisé par un collectif de producteurs de télévision de journalistes palestiniens, le festival s’est tenu sur trois jours, du 12 au 14 mai, proposant une sélection de 28 films, des courts et de longs métrages avec une thématique commune : la violation des droits de l’Homme. Un sujet traité notamment par des réalisateurs palestiniens, syriens, irakiens ou chiliens.

Si les projections ont eu lieu dans des salles de spectacle aménagées, le festival s’est démarqué en organisant sa cérémonie d’ouverture et en présentant les premiers films en plein air, dans un quartier de l’est de Gaza. Ce lieu, presque entièrement détruit lors de l’intervention israélienne de l’été 2014, qui avait fait  près de 2 000 morts, est toujours en ruines. Un choix symbolique, raconte un des organisateurs.


"Certains habitants n’osaient pas marcher sur le tapis avec leurs chaussures"

Saoud Abu Ramadan est journaliste pour des médias européens à Gaza et l’un des organisateurs du festival.

Nous avons choisi d’organiser la première journée du festival dans le quartier d’Al Shejaiya, c’est un des lieux symboliques de l’intervention armée israélienne de 2014 car il a été très largement détruit. Huit mois après la fin des hostilités, rien n’a été reconstruit, c’est un tas de ruines et nous avons voulu jouer sur cet aspect pour créer le contraste avec le festival de cinéma.

Un écran géant a été installé sur la façade d’un immeuble encore en ruines. Puis nous avons déployé un tapis rouge de 60 mètres de long menant au lieu de la projection. Il a une double symbolique. D’abord, il est rouge couleur sang, pour rappeler tous les morts qu’a causé le conflit. Mais c’est aussi une façon de mettre en avant les habitants de Gaza : dans les prestigieux festivals à travers le monde, le tapis rouge est réservé aux stars et aux personnalités. Ici, il est pour tous les habitants de Gaza, une façon de dire que chacun d’entre eux compte.

Spectateurs lors de la première soirée de projection dans le quartier d'Al Shejaiya. Photo : Gaza film festival.

"On a voulu montrer que les promesses d’aides n’ont pas été tenues"

Asma Al Ghul est journaliste culturelle pour Al Monitor, à Gaza.

Le contraste entre l’écran de cinéma et le tapis rouge installés en plein milieu des ruines et de la poussière était tellement fort que la situation avait quelque chose d’irréel. Les habitants avaient presque du mal à croire que c’était vrai, certains ont même demandé s’ils avaient bien le droit de marcher sur le tapis avec leurs chaussures !

Depuis le déclenchement de la deuxième intifada en 1987, il n’y a plus un seul cinéma à Gaza. Passer de l’absence complète de cinéma à ce grand écran accessible à tous, c’est quelque chose de très fort, ça montre aux Gazaouis, et notamment aux enfants, qu’ils peuvent avoir accès à l’art, que ça peut faire partie de leur vie.

Le prix du meilleur film sera décerné ce lundi. Le court métrage belgo-kurde "Messi Bagdad", déjà primé dans plusieurs compétitions, et qui raconte l’histoire d’un jeune irakien amputé d’une jambe, fan du célèbre footballeur argentin et dont la télévision tombe en panne la veille d’une finale européenne du FC Barcelone, fait partie des favoris. Parmi les autres films en compétition, Bandito Machine, un film d'animation du réalisateur chilo-péruvien Jossie Malis racontant l'hisoite d'un voyageur dans un pays inconnu et qui se retrouve pris dans un conflit, ou "The Wanted 18", film franco-canado-palestinien d'Amer Shomali et Paul Cowan, qui évoque la première Intifada en 1987.

Le but du festival est aussi "d’envoyer un message à la communauté internationale", ajoute Saud Abu Ramadan, car "huit mois après la fin des frappes israéliennes, les promesses de dons et d’aide à la reconstruction n’ont pas été tenues. Les débris n’ont mêmes pas été déblayés" dit-il. "On veut aussi rappeler que les Gazaouis n’en peuvent plus du blocus israélien sur Gaza, qui dure depuis huit ans. Mais il s’agit également de montrer un autre visage de Gaza : pas celui de la guerre ou du terrorisme, mais celui d’un lieu civilisé, qui produit une vie culturelle, et veut vivre en paix", ajoute le co-organisateur du festival. Ce dernier est satisfait d'avoir su attirer des Gazaouis de tous âges, et d'être parvenu à organiser une première édition malgré le très faible budget du festival (5 000 dollars fournis par les sociétés de production des organisateurs, le festival Karama du film des droits de l’Homme d’Aman et quelques entreprises de Gaza).




Article écrit en collaboration avec Corentin Bainier (@cbainier), journaliste à France 24.