La Radio Publique Africaine (RPA) a été incendiée jeudi 14 mai.

ACTUALISATION (15-05-2015 - 9h) :Après le retour du président Nkurunziza au Burundi, les putschistes ont annoncé vendredi matin leur reddition. Au moins trois leaders des troupes mutines ont été arrêtés. Leur chef, le général Niyombare, a, lui, échappé à l'armée loyaliste.

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Une véritable bataille de l’information se joue au Burundi en marge de la tentative de coup d'État. Les principales radios burundaises – premier vecteur d’information dans le pays – ont en effet cessé d’émettre, après avoir été attaquées tour à tour par les forces loyalistes ou putschistes à Bujumbura.

Une première radio – la radio privée pro-gouvernementale Rema FM – a été incendiée mercredi, en début de soirée. Ses véhicules ont également été brûlés.

Jeudi 14 mai, quatre autres radios privées – accusées par le gouvernement d’être dans l’opposition – ont à leur tour été attaquées, par des forces loyalistes a priori. La Radio-Télévision Renaissance aurait été ciblée à l’aide de grenades, blessant l’un de ses sentinelles. Des témoins assurent avoir vu des militaires, des policiers, mais également des civils s’en prendre aux locaux. Seuls son compteur électrique et l’une de ses voitures ont toutefois été entièrement brûlés, selon deux de ses journalistes contactés par France 24.


Des coups de feu et des grenades ont également visé la radio Bonesha FM dans la nuit, mais sans faire de dégâts majeurs selon son directeur, interrogé par Iwacu-Burundi. La radio a tout de même été mise à sac. Sur sa page Facebook, on peut lire que des militaires et des policiers sont entrés dans ses locaux et ont expulsé ses journalistes.

Le même jour, la Radio Publique Africaine (RPA) – privée également – a été brûlée, tandis que la radio privée Isanganiro a été ciblée par des tirs aux alentours de midi. Les militaires putschistes avaient annoncé la veille la destitution du président sur cette station, avant de s'exprimer à nouveau sur ses ondes jeudi matin, avant qu'elle ne cesse de fonctionner.

Ces cinq radios privées n’émettent donc plus. Seule la Radio-Télévision Nationale du Burundi (RTNB), un média public pro-gouvernemental contrôlé par les forces loyalistes, continuait à fonctionner jeudi en fin de journée. La RTNB avait pourtant elle aussi cessé d’émettre durant quelques heures, après avoir attaquée à l’arme lourde par des putschistes. Les affrontements entre ces derniers et les forces loyalistes auraient fait au moins trois morts dans l'après-midi, selon des journalistes sur place.


"Le pouvoir tente de museler les voix indépendantes depuis des mois"

Ketty Nivyabandi, poétesse, s’est engagée ces dernières semaines afin de dénoncer la candidature du président burundais à un troisième mandat.

Je suis choquée par les attaques menées contre les radios privées, a priori par des forces loyalistes en ce qui concerne la RPA, Bonesha FM et Renaissance. Mais c’est la suite logique de la stratégie mise en œuvre par le gouvernement ces derniers mois, puisqu’il a tenté de museler les voix indépendantes et celles s’exprimant contre sa candidature à un troisième mandat. Son objectif était de déconnecter le peuple de ces voix critiques.

Par exemple, la RPA a été fermée le 27 avril [soit deux jours après l’annonce de la candidature du président à un troisième mandat, avant qu'elle ne rouvre brièvement mercredi 13 mai, NDLR]. Par ailleurs, Bonesha FM et la radio Isanganiro ne pouvaient plus émettre à l’extérieur de la capitale ces dernières semaines… [Les réseaux sociaux ont également été partiellement bloqués, comme l’a dénoncé Reporters sans frontières, NDLR.]

Mercredi la population s’est à son tour attaquée à la radio pro-gouvernementale Rema FM en y mettant le feu. Elle avait tendance à ethniciser la crise politique actuelle et à faire de la désinformation, ce qui a sûrement provoqué la colère des gens.

"Au Burundi, les radios représentent la voix du peuple"

Au Burundi, la radio est le premier vecteur d’information, car très peu de gens ont accès à la télévision et à Internet. [Environ 1% des Burundais sont connectés, selon la Banque mondiale, NDLR.] Les radios jouent donc un rôle capital, en particulier celles qui sont privées et indépendantes. Cette dernière décennie, elles ont participé à la consolidation de la démocratie, en permettant à tout le monde de s’exprimer à l’antenne en direct. Elles représentent la voix du peuple.

Mercredi 13 mai, ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les gens ont afflué vers la RPA immédiatement après l’annonce de la destitution de Pierre Nkurunziza. C’était vraiment une réaction spontanée.

"La RPA est un symbole de la liberté d’expression et de la démocratie"

La RPA est plus qu’une radio : c’est un symbole de la liberté d’expression et de la démocratie. En plus de son programme matinal de libre antenne, elle s’est spécialisée dans l’investigation. Ces dernières années, ses journalistes ont suivi des dossiers portant sur la corruption, les malversations financières ou encore des assassinats. Ils sont réputés pour oser dire ce que leurs confrères n’osent pas forcément.

Le peuple y est donc très attaché, comme on a également pu le voir le 19 février dernier. Ce jour-là, quand son directeur Bob Rugurika a été libéré, les gens sont allés en masse devant les locaux de la radio. [Il avait été détenu pendant un mois environ, accusé notamment de "complicité d'assassinat", "manquement à la solidarité publique", "violation du secret d’instruction" et "recel de malfaiteurs", NDLR.]

"Comme les radios ne fonctionnent plus, on s’informe en utilisant les téléphones et Internet"

Toutes les radios privées qui ne sont pas pro-gouvernementales – comme la RPA, Bonesha FM Renaissance et Isanganiro – sont accusées par le pouvoir d’être dans l’opposition. C’est absurde, car elles cherchent simplement à dire la vérité sur ce qu’il se passe. Si un autre parti politique arrivait au pouvoir et se comportait mal, elles seraient tout aussi critiques. D’ailleurs, la RPA a été la première radio à tendre le micro aux rebelles du CNDD-FDD [devenu ensuite un parti politique, présidé par Pierre Nkurunziza, l’actuel président NDLR]…

Actuellement, comme les principales radios du pays n’émettent plus, on s’informe désormais en téléphonant, et via Internet.



Cet article a été écrit en collaboration avec Chloé Lauvergnier (@clauvergnier), journaliste à France 24.